En Creuse, la teuf est dans le pré

Drogués, marginaux, « punk à chiens »… Jean-Baptiste démonte les clichés sur les teufeurs. Il s’est récemment installé dans la vallée de la Creuse, terre propice à l’organisation de « free party », ces fêtes techno clandestines.

29 juin, 21 heures. Le rendez-vous est donné. Il manque seulement le lieu, gardé secret. Un répondeur de téléphone avec un code dévoilera l’itinéraire quelques heures avant l’événement.

À 25 ans, Jean-Baptiste organise des « free party » depuis trois ans. Il s’est installé il y a deux mois à Cuzion, dans la vallée de la Creuse. Avec l’accord du maire de sa commune, il prévoit une « teuf » sur un terrain public le 29 juin. Il a également participé, en mai dernier, au Teknival à Féniers, qui a réuni plus de 10.000 teufeurs. Selon lui, cette frontière avec la Creuse était l’endroit idéal afin d’organiser librement ses soirées. « Les gens sont plus ouverts ici, c’est tranquille, éloigné des habitations ». Originaire du Loiret, il ne pouvait plus y exercer sa passion.

« Les flics me suivaient tous les week-ends, mes voisins les appelaient dès qu’ils me voyaient sortir ma sono, j’étais sans arrêt menacé de me faire saisir mon matériel et je prenais des amendes pour tapage nocturne. J’étais soumis à des contrôles de stupéfiants toutes les semaines. »

Jean-baptiste

La teuf, c’est quoi ? 

Les rave, free party ou encore teuf, du verlan fête, sont des soirées clandestines, généralement organisées dans des champs ou des forêts, isolées des habitations. On y écoute de la musique trans, électro, techno avec des murs de son ou des « soundsystem ». Elle durent jusqu’au bout de la nuit, voire jusqu’au lendemain.

« J’étais mal vu mais les regards commencent à changer »

Pour gagner la confiance des Cuzionnais, Jean-Baptiste redouble d’efforts. Tatoué et percé, il se balade souvent avec ses deux gros chiens et met la musique assez forte chez lui, avec un mur de son fabriqué par ses soins. Du jamais vu pour cette commune de 400 habitants. Pour s’intégrer, il participe activement à la vie du village : fête des voisins, service aux personnes âgées, sonorisation du spectacle de théâtre de la commune. En échange du terrain communal, prêté par la municipalité, il s’engage même à entretenir la friche.

« Les gens se disent forcément que la teuf est liée à la drogue parce qu’ils ne connaissent pas. Mais il y a tout autant de drogues en boîte de nuit. C’est avant tout la qualité du son, être en extérieur dans une ambiance solidaire et pas prise de tête. J’étais vraiment mal vu au début mais les regards commencent à changer. Certains de mes collègues veulent même venir à une « free » pour essayer. »

jean-baptiste

Aide-soignant en maison de retraite, « JB » est loin de coller à ces clichés. Il ne consomme aucune drogue : « Ça ne m’intéresse pas ». Mais sa deuxième vie lui porte préjudice. Jusque dans son travail. Pour continuer à exercer, sa direction lui a imposé des analyses d’urine. Négatives. De quoi décourager ce jeune homme qui préfère pourtant assumer et « changer le regard des gens ».

Pour lui, une teuf ne sera jamais 100 % légale à cause du nombre de décibels et de « kilos de son » à ne pas dépasser. « Normalement, il faut demander une autorisation à la préfecture mais je préfère ne pas le faire car la réponse est systématiquement négative. Et je ne veux pas prendre le risque que la fête soit annulée, mais surtout d’être repéré par la police et suivi pendant des mois. » Ce teufeur tient systématiquement à respecter les lieux et le voisinage. Et mobilise des bénévoles pour rendre les terrains « encore plus propres qu’ils ne l’étaient avant la soirée ».

Une autre réalité

Un avis partagé par Jules, 25 ans, également teufeur. Creusois d’origine, il parcourt l’Hexagone – du Poitou-Charente au sud de la France en passant par le plateau des Millevaches – pour participer à ces fêtes. « En Creuse, il y a un vrai potentiel mais il n’est pas assez exploité. » Lui aussi organise des « free » depuis quatre ans dans le nord-ouest du département. Bien que le terrain appartienne à sa famille, il doit veiller à être discret, à ne pas dépasser la limite légale de 500 personnes qui l’oblige à demander une autorisation préfectorale, « même si parfois ils nous virent quand même ».

« L’illégalité rajoute un petit charme, c’est le jeu mais ce serait quand même mieux de pouvoir faire la fête normalement, sans avoir peur. »

Jules

Si Jules apprécie tous les styles de musique, il ne retrouve dans aucune autre l’esprit de la teuf. Il participe à des festivals et des concerts mais en dénonce le côté commercial. « La « free », c’est gratuit, dit-il. Avec une petite participation, tu sais que les mecs ne se font pas d’argent sur ton dos. Tu es acteur, tu participes au projet. C’est la sensation d’appartenir à une tribu unie grâce au son. La techno peut fonctionner sans drogue, ça m’arrive d’en prendre mais le son suffit à modifier ton état de conscience, plus tu écoutes, plus tu plannes. C’est expérimenter une autre réalité, totalement déconnectée et différente du train-train quotidien. C’est sans doute ce qui fait peur aux gens. »

<strong><em>Julia Castaing</em></strong>
Julia Castaing

Journaliste au pays des chocolatines /@esjpro
/@libe, @lamontagne_fr, @lepharedere, @entendeznous
/Société féminisme sport. Casse l’ambiance en soirée depuis 1995

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