Quand la campagne se mobilise pour « cacher les migrants »

Alors que les migrants affluent en Europe depuis le début des années 2000, en Creuse un réseau s’est structuré pour accueillir et cacher les réfugiés sous la menace d’une expulsion. Rencontre avec des « résistants » qui ont choisi de vivre dans l’illégalité pour faire perdurer l’esprit solidaire du monde rural.   

Évelyne (*) laisse toujours un couvert supplémentaire. « C’est une tradition dans la région, dit-elle. On ne sait jamais, quelqu’un peut vous rendre visite. » Creusoise depuis toujours, cette institutrice de 61 ans revendique son droit de « cultiver l’esprit de solidarité des ruraux ». Une mentalité dont elle applique les principes à la lettre. Y compris lorsqu’il s’agit d’offrir le gîte et le couvert à une personne en situation irrégulière.

En 2003, Evelyne participe à la création du collectif « Halte aux expulsions », en contestation à l’expulsion d’une famille géorgienne. Aujourd’hui, le collectif compte plusieurs dizaines de membres. Agriculteurs, instituteurs ou simples citoyens. Tous prêts à accueillir des personnes déboutées du droit d’asile.

Pour un « accueil inconditionnel des demandeurs d’asile »

« Au départ, quand on a créé le collectif, il n’y avait que des organisations politiques, des syndicats, des associations… », raconte Evelyne. Puis il y a eu les lois Sarkozy en 2006 et la suppression du droit du sol. Une réforme censée « endiguer » l’immigration. Un pari raté selon l’institutrice.

« Les gens continuaient à venir en masse, surtout des femmes enceintes. Alors on a commencé à les cacher, lâche-t-elle en souriant. Notre plus beau coup, c’était une famille d’Ossétie (région du Caucase revendiquée par la Géorgie et la Russie, NDLR) avec deux enfants. On s’est débrouillé pour les héberger dans un camping, avec la complicité du maire de la commune. »

À partir de là, le collectif prend petit à petit la forme d’un réseau organisé de soutien aux migrants illégaux. Leur credo : « L’accueil inconditionnel de tous les demandeurs d’asile ». Si juridiquement le « délit de solidarité » n’existe pas en France, toute personne venant en aide à un sans-papiers encourt une peine de cinq ans d’emprisonnement et 30.000 euros d’amendePour cette raison et durant un temps, le groupe fut tenté de devenir une association de plein droit.

« On s’était dit qu’un statut légal attirerait moins l’attention, qu’on pourrait avoir un local, organiser des réunions… Au final, on a trouvé un autre mode de fonctionnement », précise Fanny, assistante de direction installée dans l’est de la Creuse.

Clope au bec et lunettes en demi-lune, la femme de 41 ans est une néo-rurale et le revendique. « Je préfère le terme “Parisienne repentie”, je suis tout de même originaire d’ici ! ». Depuis son arrivée en terre creusoise, trois ans plus tôt, Fanny vit dans une semi-clandestinité.

« Le plus souvent, ce sont des camarades qui m’appellent. Ils me disent “il faut que tu caches telle personne durant X temps”. D’autres fois, c’est le Secours populaire ou la Croix-Rouge. Ils savent qu’on leur trouvera toujours une solution d’hébergement. »

Fanny, membre du réseau de soutien aux migrants

Depuis mai 2019, Fanny héberge une famille originaire d’Albanie, qui compte parmi les treize familles de migrants de la Creuse sous le coup d’une obligation de quitter le territoire Français (OQTF). « En ce moment, c’est la razzia. Tous les migrants d’Europe de l’Est se font ramasser par la police », relate la militante. Dans sa commune, tous les habitants sont au courant qu’une famille de sans-papiers réside chez elle. Et bien d’autres avant eux.

« Le but est qu’ils soient intégrés le plus possible dans la vie de la commune. Que tout le monde participe à leur protection. » Et pour la suite ? Fanny hausse les épaules. « C’est à eux de décider ce qu’ils veulent faire. Beaucoup prennent peur et finissent par disparaître, sans pour autant quitter l’Europe. Mais certains font leur vie ici depuis plusieurs années et toujours sans papiers ! »  

Le difficile chemin vers la régularisation

Tous ceux qui finissent « cachés » débutent leur périple par l’un des deux Centres d’accueil des demandeurs d’asile (Cada) du département. Ce fut notamment le cas de Samia et Boris, âgés de 34 et 37 ans, arrivés avec leurs deux enfants en France en mars 2018. Originaires de Syrie, leurs quatre grands-parents avaient fui la persécution des Yézidis dans les années 1970, sous la dictature de Hafez Al-Assad (1930-2000), pour s’installer en Géorgie. Pour le couple, aujourd’hui l’histoire se répète.

Propriétaire d’un lucratif magasin de bricolage à Tbilissi (Géorgie), Boris a vu sa vie prendre un tournant tragique lorsque son associé a précipitamment quitté le pays. « Il était proche de la mafia et recherché par la police, raconte Samia. Quand il a fui, il a laissé Boris payer pour lui. Un soir, un homme a appelé à la maison. Il m’a dit “si ton mari parle à la police, on viendra chercher tes filles”. »

En mars 2017, la famille obtient dans l’urgence un visa estonien, en échange d’un pot-de-vin de 9.000 euros, pour ensuite poser ses valises en Allemagne. Neuf mois plus tard, ils se voient refuser leur demande d’asile et décident de renouveler la tentative en France. Mais le 17 juin 2019, suite à deux refus consécutifs, Samia et Boris ont été sommés de quitter la France sous 45 jours.   

« Je ne sais pas quoi faire. J’ai peur de retourner en Géorgie. Mon mari n’arrête pas de dire qu’ils vont tuer les enfants. Même mes filles ne dorment plus. Elles sont jeunes, mais elles comprennent tout. Maintenant, dès qu’une voiture passe dans la rue, elles pensent que c’est la police. »

Samia, réfugiée Géorgienne

En 2018, seuls 36 % des demandeurs d’asile en France ont obtenu un statut de réfugié, selon un rapport de l’office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA). Pour certaines nationalités, l’obtention du précieux sésame s’assimile à un chemin de croix.

« Aucune chance d’obtenir un statut de réfugié lorsqu’on ne vient pas d’un pays reconnu comme étant en guerre, assure l’avocat de Samia et Boris. Tout ce qu’on peut faire, c’est déposer un appel au tribunal de Bordeaux pour gagner du temps. » Parallèlement, le réseau s’active. Et les candidats à l’accueil de migrants sont nombreux.

« Ce qui pourrait poser problème, c’est que l’OQTF soit accompagnée d’une assignation à résidence, précise Evelyne. À ce moment-là, on a seulement 48 heures pour déposer un appel. Et les personnes finissent souvent en centre de rétention en vue d’une expulsion. »

Si Samia et Boris ont échappé à la sanction, ils demeurent sous la menace d’un retour forcé en Géorgie. « Hors de question de laisser faire », rétorque Frédérique. Bénévole au Secours populaire, la retraitée est en contact étroit avec toutes les personnes en OQTF du département. « Quand le Cada est en galère, ils m’appellent. Ce n’est pas très légal mais c’est mieux que de laisser des gens à la rue », estime-t-elle. Son militantisme « pro-accueil », Frédérique dit l’avoir cultivé « par procuration » auprès de son époux, un ancien officier de la Légion étrangère. « Il était souvent en mission sur des terrains de conflit où la France n’avait pas à être, se souvient-elle. Ça l’a beaucoup marqué, c’est pour ça qu’on a décidé de s’engager. »

Une vie dans la clandestinité

En seize ans d’existence, le groupe – dont les membres se qualifient de « résistants » – n’a jamais été inquiété par les forces de l’ordre. « J’ai eu une garde à vue une fois, on m’a montré des photos de personnes qui hébergeaient des migrants mais j’ai eu comme un trou de mémoire », lâche Evelyne dans un rire.

« On vit dans une région où la pauvreté est très présente. Nous, on aide notre prochain. Et si on peut emmerder le gouvernement dans la foulée, on ne va pas se gêner. »

Evelyne, membre du réseau de soutien aux migrants

Actuellement, le réseau est aux prises avec l’épineuse question des mineurs non-accompagnés (MNA). Plus de 500 d’entre eux seraient « dans la nature », complètement disparus des radars. « C’est toujours plus délicat avec les mineurs. Généralement on contacte les plus radicaux de notre groupe », indique Evelyne. Ces « radicaux », sont les militants libertaires installés sur le plateau de Millevaches. « Même nous, ils ne nous font pas entièrement confiance. Mais ils sont très efficaces », estime un autre membre du groupe.

Quoi qu’il en soit, aucun ne semble prêt à « lâcher l’affaire ». Une crainte subsiste cependant : celle de devoir renouveler une partie du réseau, si des maires de petites communes décident de ne pas se représenter aux municipales de 2020. « On avisera », répond Evelyne. Pour l’heure, l’urgence est ailleurs.

« On a trois jeunes de Guinée qui ont reçu un refus de scolarisation, une Turque mariée de force déboutée du droit d’asile, un couple du Burkina dont la femme est tombée enceinte… , énumère l’institutrice. On a de quoi faire cet été. »

Jeudi 27 juin, les membres du réseau prendront part à une manifestation en faveur de l’accueil des réfugiés, devant la préfecture de la Creuse, à Guéret. Une manière de marquer le coup. Mais pour eux, la clandestinité est définitivement devenue un mode de vie. Une manière comme une autre de cultiver la solidarité rurale.

(*) Les prénoms ont été modifiés

Sid Benahmed
Sid Benahmed

Journaliste @lamontagne_fr, formé @ESJPRO
– ex @humanite_fr, @elwatancom, @Le_Figaro, @EntendezNous – Algérien d’origine, Auvergnat d’adoption

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