Cannabis : la Creuse n’attend que le feu vert

Méprisée par des politiques publiques favorisant les métropoles, martyrisée par « l’affaire GM&S », la Creuse veut retourner son destin social en devenant le laboratoire français du cannabis thérapeutique. Une ambition suspendue à une décision, éminemment politique, très attendue.

« Il faut remettre l’humain au cœur du système. » Si Éric Correia est difficilement tarissable sur le sujet du cannabis, c’est en l’homme – ses compétences et son empathie – qu’il porte tous ses espoirs. Pas un hasard si le conseiller régional et président de la communauté d’agglomération du Grand Guéret commence par mentionner GM&S (1) pour parler de son projet de production de cannabis thérapeutique en Creuse.

Effacer l’ardoise sociale de GM&S

Eric Correia, président de la communauté d’agglomération du Grand Guéret

C’est dans le drame économique et social qui s’est joué à La Souterraine, il y a deux ans, qu’Éric Correia a puisé sa proposition, désormais intégrée dans le Plan particulier pour la Creuse (PPC), un ensemble de projets pour redynamiser le département.

« Vous avez vu le film On va tout péter (sur les GM&S, NDLR) ? Je vous le recommande ! Le réalisateur a tout compris, c’est terrible pour la Creuse où chaque emploi compte. » Avec le cannabis thérapeutique, l’élu espère créer une centaine d’emplois directs – « peut-être plus » – et effacer ainsi, au moins comptablement, une grande partie de l’ardoise du plan social. « On a tout ce qu’il faut pour produire, transformer et conditionner », assure Éric Correia. Et donc organiser toute une filière autour du cannabis. Voilà pour la partie économique du projet. L’élu sait aussi défendre le volet santé.

Soigner les patients atteints de maladies chroniques

Infirmier anesthésiste, Éric Correia s’est forgé au contact des malades la conviction des bienfaits du cannabis à visée thérapeutique. « Vous vous interrogez quand certains patients vous disent qu’ils préfèrent arrêter leurs traitements à base de dérivés d’opium (2) pour passer au cannabis thérapeutique, pose-t-il. Ils ont moins mal, cela leur permet de retrouver une vie sociale et de reprendre le travail. On a un devoir d’écoute pour trouver les meilleures solutions. »

Bien qu’interdit en France, le cannabis est en effet déjà consommé par un grand nombre de malades. « J’ai deux copains atteints de Sep (sclérose en plaques) qui se soignent au cannabis thérapeutique », révèle l’élu. Et de regretter que les gens soient obligés d’acheter du cannabis « au coin de la rue », avec le risque que le produit soit « mélangé avec des bouts de verre ou du goudron ». « Et même s’ils le produisent chez eux, ils le consommeront de la plus mauvaise des manières : en fumant, regrette-t-il. Alors qu’il existe sous forme d’huile, de pâte ou en inhalation. »

« C’est terrible que les patients se mettent dans l’illégalité. En Suisse, c’est possible de soigner avec du cannabis et ça ne choque personne !»

Eric Correia

Sur le plateau de Millevaches, les producteurs se tiennent prêts

Jouany Chatoux, agriculteur biologique à Pigerolles, souhaite se lancer dans la production de cannabis « bien-être »

A une grosse heure au sud de Guéret, sur son exploitation de Pigerolles en plein coeur du parc naturel régional (PNR) de Millevaches en Limousin, Jouany Chatoux met la main, verte, au projet d’Éric Correia. Mi-juin, le fermier bio – producteur de vaches et brebis limousines, de porc cul noir et de sarrasin – introduit de jeunes plants de cannabis en terre. Tandis que deux employés délimitent des « planches », parcelles de terre qui serviront à des tests de culture.

« C’est un essai suivi par la Chambre d’agriculture, confie Jouany Chatoux. Du chanvre  «bien-être », sans aucune substance psychoactive (3). On va observer les différences de rendement en fonction des apports plus ou moins importants de fumure. C’est une plante rustique mais il y a toujours moyen d’optimiser. »

Le cannabis « bien-être » nouvel « or vert » ?

Une serre de production de cannabis installée sur l’exploitation de Jouany Chatoux

L’agriculteur, qui se dit « libertaire », ne cache pas qu’il a toujours été pro-légalisation «même [s’il] ne fume pas ». « Lorsqu’Éric Correia a fait sa proposition, je réfléchissais à de nouvelles productions sous serre. » Jouany Chatoux a fait ses calculs : dans les conditions les moins favorables – l’État continuant à interdire la récolte et la transformation de la fleur – le cannabis « bien-être » pourrait lui rapporter trois fois plus que le « blé noir », une production pourtant haut-de-gamme. Et les revenus seraient encore décuplés, à une condition :

« Si on avait la possibilité de travailler la fleur sur des variétés inscrites au catalogue, le chiffre d’affaires pourrait atteindre entre 30.000 à 100.000 euros par hectare, en fonction du taux de CBD (4) de la plante. »

Jouany Chatoux
Trois utilisations possibles du cannabis_infographie

De quoi faire du cannabis le nouvel « or vert ». Le calcul des revenus du cannabis dit thérapeutique est plus difficile. Jouany Chatoux estime qu’il lui faudrait d’abord investir entre deux et trois millions d’euros pour créer une surface de production de 2.000 m² sous atmosphère contrôlée. Les revenus dépendraient ensuite du nombre et de la durée des licences que l’État serait susceptible d’accorder. En cas de feu vert, l’exploitant ne rencontrerait aucune difficulté pour recruter du personnel.

« Je suis harcelé d’appels de personnes souhaitant travailler dans la culture du cannabis. Le côté « nouvelles frontières  » et fun de la plante attire. »

Jouany Chatoux

« Demain, ce sera une réalité »

Quant à savoir si le projet de filières creusoises du cannabis « bien-être » et à visée thérapeutique peut véritablement aboutir, Jouany Chatoux affirme : « Tout est question de volonté politique. Est-ce que l’État va nous donner des autorisations pour produire en France, en élargissant le catalogue avec des variétés qui nous permettent la concurrence ou est-ce qu’il va filer ça à des grosses boîtes, aux Canadiens ou aux Israéliens ? »

« La France est un pays conservateur sur plein de questions, juge de son côté Éric Correia, mais le bras de fer continue. L’idée est partie d’un territoire rural et on a réussi à susciter un débat national. » Le président de la communauté d’agglomération du Grand Guéret a récemment exposé son projet devant la commission “stupéfiant” de l’ONU,  il doit également être auditionné le 26 juin par l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), avant que, dans la foulée, le gouvernement ne rende sa décision. L’élu en est persuadé : « Demain, ce sera une réalité ».

  1. L’équipementier automobile basé à La Souterraine a subi un vaste plan social en 2017.
  2. Morphine, Tramadol, Oxycontin, etc.
  3. Sans tétrahydrocannabinol (THC), la substance psychoactive du cannabis.
  4. CBD : cannabidiol, une des molécules du cannabis considérée comme n’ayant pas d’effet stupéfiant.
Texte et photos : Daniel Lauret, photo et vidéo : Simon Dubos, infographie : Julia Castaing

Cet article a été initialement publié sur le blog de l’ESJ Pro Montpellier.

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