Se soigner en campagne : « Certains n’avaient pas vu un médecin depuis six ans »

Le docteur Edmond Mathéossian est installé depuis février 2019 à Sainte-Feyre, commune de l’agglomération de Guéret. Quatre mois plus tard, le médecin originaire de la région marseillaise – qui cumule déjà 800 patients – témoigne d’une situation très tendue. Avec les départs en retraite de trois de ses confrères cette année, il anticipe déjà l’inéluctable saturation.

Depuis quatre mois et à Sainte-Feyre, le téléphone du docteur Mathéossian ne cesse de sonner. Accueilli comme le messie, son installation avait été espérée et planifiée depuis près d’un an par la mairie qui n’a pas hésité à mettre à sa disposition des locaux rénovés à grands frais (101.000 €). Un premier trimestre au cours duquel l’ancien Provençal de 55 ans a eu le temps de prendre le pouls du territoire. Et a commencé à se faire une idée sur la santé de la Creuse. Entre espoir et maladie, il témoigne.

Tandis que nous parlons, le téléphone sonne une première fois.

800 patients en quatre mois d’activité

Tous les patients du nouveau généraliste ne viennent pas du bourg de Sainte-Feyre, loin s’en faut. « Il m’arrive encore d’en croiser qui habitent à quelques mètres et qui ne savaient pas qu’un nouveau médecin s’était installé dans le quartier », s’amuse-t-il. La plupart vient bien de Guéret, principale ville de l’agglomération. De bien plus loin parfois. Le besoin commençait à se faire cruellement sentir, à en croire le praticien. En quatre mois, il est déjà (ou sera très prochainement) le médecin traitant de près de 800 Creusois.

« À Guéret, il y a deux départs cette année : le docteur Chevreuil en avril, le docteur Bataillon ce mois-ci… Sans compter tous ceux qui sont malades, fatigués… »

« La prise en charge est compliquée ici, poursuit le docteur Mathéossian. La patientèle est très âgée, c’est ce qui m’a le plus impressionné. Beaucoup de pathologies lourdes, certains patients n’avaient pas vu de médecin depuis au moins six ans…»

Une question d’organisation avant tout

Les dossiers continuent de s’accumuler sur le bureau, à raison de dix par semaine en moyenne qui, en majorité, sont envoyés par les confrères sur le départ ou néo-retraités. Pour faire face à la pression, le praticien a dû informatiser toute son activité.

« Le laboratoire m’envoie à distance les dossiers d’analyses, ça évite la paperasse. Avec les cabinets d’infirmières de Guéret et des alentours, nous avons vite pris l’habitude de travailler ensemble et de mutualiser les dossiers médicaux. »

Une organisation qui prévaut aussi pour les visites à domicile. Edmond Mathéossian les fait par zone, en cartographiant son parcours sur internet. « Sans cette organisation, et sans l’outil informatique, c’est absolument impossible de gérer autant de travail », assure-t-il, décrochant à nouveau le téléphone.

Un territoire « qui pourrait être attractif »

Dans un environnement professionnel en crise, le docteur Mathéossian reste à distance des tensions qui éclatent entre les acteurs de santé. Son avis est cependant fait. « Le territoire aurait de gros arguments à faire valoir, notamment le CMN (Centre médical national) de Sainte-Feyre. Ils ont un superbe plateau technique, ils pourraient développer d’autres spécialités pour compléter le travail du centre hospitalier. Mais l’Agence régionale de la santé (ARS) bloque là-dessus. »

Concernant le déficit du Centre hospitalier de Guéret (six millions d’euros) et la mission de restructuration chapeautée par l’ARS, le médecin se montre dubitatif sur la méthode employée :

« Si on veut un projet médical en Creuse, il faut y mettre les moyens. Les économies – via les fermetures de lits notamment – risquent de faire prendre du retard et finalement de coûter beaucoup plus cher à terme. Il faudrait investir au contraire. »

La pression du désert médical se ressent

En quatre mois, le nouveau docteur de Sainte-Feyre a déjà eu le temps de constater à quel point le système de santé rural est grippé. Notamment sur des situations d’urgence. « Les gens ont une propension à accepter la douleur et à ne se manifester qu’en cas de réel gros problème », pointe-t-il.

Un comportement qui l’a forcé, par deux fois, à faire appel aux services du SAMU pour évacuer un patient. Ce fut le cas d’une dame atteinte d’un « syndrome infectieux urinaire sévère ». Le médecin n’est pas prêt d’oublier.

« On m’a fait comprendre de me débrouiller, que si la patiente avait réussi à venir jusqu’à chez moi, c’est qu’elle pouvait aller aux urgences. »

Après une demie-heure de négociation, le docteur réussit finalement à faire entendre raison aux urgences. « Ce n’est pas que la Creuse pour le coup, les urgences sont en tension partout en France mais elles sont vitales, surtout ici. »

Les vannes finiront par se couper d’elles-mêmes

Notre entretien se termine. Le docteur Mathéossian prend un dernier appel (le cinquième en une demie-heure).

«Du fait d’être à la campagne, je ne ressens pas la même pression qu’à la ville », explique le docteur, sans vraiment savoir expliquer ce sentiment. Malgré un premier bilan sévère, le généraliste est plutôt satisfait de sa nouvelle situation.

« À Marseille, c’était la course lors des visites à domicile, se souvient-il, il y avait une tension chez les gens. Ici, il y a beaucoup de respect, surtout au niveau des horaires. Si je marque sur le panneau que je finis à 12 heures le samedi, personne ne viendra à 11 h 55 pour me demander de l’ausculter à la dernière minute. »

Malgré cela, le médecin cumule de longues semaines et des horaires importants. Départ 8 h 30, retour à la maison aux alentours de 21 h 30. «Quand on aime son métier…»

Aujourd’hui, il faut quatre jours pour obtenir un rendez-vous auprès du docteur Mathéossian, moins pour une urgence. Il prévient : « Avec les départs des collègues à la retraite, la demande de plus en plus forte, les vannes devront se couper d’elles-mêmes, à un moment ou à un autre… Et cela, les gens le comprendront quand ce sera deux semaines pour un RDV, ou des retards à la chaîne durant la journée. »

Vianney Loriquet
Vianney Loriquet

journaliste chez @Le_Progres ex @lamontagne_fr
@_mazefr et @journal_inter – génération en Y

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