En campagne, le football taclé par une population en déclin

Au sein de l’effectif de l’Entente du football aubussonnais, seuls deux joueurs habitent dans cette ville du sud de la Creuse. Entre attachement profond à leur terre d’origine et galères pour faire vivre le club, ils sont les témoins d’une commune dont la démographie ne cesse de baisser.

Deux. Dans le club de l’entente du football aubussonnais (EFA), seulement deux joueurs, parmi les vingt-et-un qui composent l’effectif, sont domiciliés dans la petite commune située à l’extrême sud de la Creuse. Les autres, pour la plupart, sont dispatchés dans l’arrondissement d’Aubusson. Et ailleurs. De Felletin à Peyrat-la-Nonière en passant par Flayat. Mais aussi à Limoges, Clermont-Ferrand et Paris. Le club de Régional 2 peut compter sur des joueurs profondément attachés à leur ville, prêts à faire des sacrifices pour jouer à un niveau convenable. Des sacrifices et à l’origine, une situation démographique compliquée pour la municipalité de 3.400 habitants (voir infographie).

Cette population en déclin est la  matrice du club né en 1995. « Auparavant, il y avait deux équipes dans la ville, précise André Fialaire, président de l’EFA depuis quatre ans, la société sportive aubussonnaise et le football club aubussonnais. Par manque de joueurs, une entente a été convenue entre elles. » Mais la situation ne s’est pas améliorée. « Il y a de moins en moins de monde à Aubusson », poursuit André Fialaire.

« Depuis des décennies, les jeunes scolarisés dans le secteur sont moins présents et les ouvriers sont partis il y a bien longtemps. » Un exode lié à la fermeture de l’usine Philips Eclairage, qui comptait 570 employés et faisait vivre autant de foyers dans l’arrondissement, en juin 1987.

« Derrière ces salariés il y avait des familles et beaucoup d’enfants qui venaient garnir les rangs des deux clubs. Aujourd’hui nous n’avons plus rien pour retenir les licenciés. On ne compte plus que sur l’attachement qu’ont les joueurs envers l’EFA. »

André Fialaire, président de l’EFA

Pour cette saison 2018/2019, l’équipe première a une nouvelle fois pu s’appuyer sur un noyau de joueurs du cru. Vingt-et-un copains formés à l’Entente et qui malgré la distance, sont restés fidèles au club. « J’ai intégré l’EFA dès mes 5-6 ans, explique Alexis, 27 ans, originaire de Cognac (Charente) et domicilié à Clermont-Ferrand depuis dix ans. Après avoir arrêté quelques années, j’y suis revenu il y a cinq ans car le projet de faire jouer les jeunes formés au club m’a beaucoup plu. Et il représente tout ce que j’attends du football amateur aujourd’hui : le plaisir de retrouver ses amis, la convivialité et l’esprit de famille. »

Une fidélité qui a un coût, comme le concède le joueur, qui fait 90 kilomètres en voiture pour venir aux entraînements. « Ces allers-retours entre Clermont et Aubusson représentent environ 100 à 120 euros par mois. Dès que c’est possible, on fait du covoiturage. » Un sentiment partagé par son coéquipier Cédric, un agriculteur de 22 ans installé à Flayat, à quarante kilomètres au sud d’Aubusson. « Je fais plus de 200 bornes par semaine. Si je regardais l’argent que je mettais dans les déplacements, je ne viendrai plus aux entraînements ! »

Clermont-Ferrand, Flayat, Limoges… La diaspora de l’Entente s’étend jusqu’à Paris. Coach sportif dans la capitale, Benoît, 26 ans, a participé à la majeure partie des déplacements cette saison. « Je prends le train de Paris en direction de la Souterraine, détaille-t-il. Là-bas, je prends la voiture jusqu’à Aubusson. J’en ai pour 250 euros par mois environ. » Un trajet que ne fera plus cet ancien élève du lycée Eugène-Jamot la saison prochaine. « Faire Paris – la Creuse tous les week-ends c’est fatiguant. Et d’un point de vue personnel, c’est plutôt compliqué. Ça ne fait pas rire ma copine que je descende les week-ends en Creuse quand il y a match. »

D’ailleurs quand on lui demande pourquoi la plupart des joueurs de son équipe ne sont pas basés à Aubusson, la réponse est plutôt explicite.

« Quand tu es jeune, tu es obligé de partir dans une autre ville pour faire tes études, comme Limoges ou Clermont. Et après, sur Aubusson, c’est très compliqué de trouver du travail. Il n’y a pas grand-chose à faire. »

Benoît, joueur à l’EFA

Au coeur de ce noyau, un homme. Julien Richin, l’entraîneur. Basé sur Aubusson, le trentenaire s’adapte chaque semaine pour organiser les séances d’entraînement avec un effectif réduit. « Lorsque l’hiver arrive, il n’y a que dix joueurs aux entraînements, ce sont les survivants, confie le coach en souriant. Les lundis, vu que l’on est souvent moins de dix, on va privilégier le futsal. Les mercredis, on fait du jeu normal en extérieur et les vendredis, veille de match, tous les joueurs sont présents. » À la tête de l’équipe senior depuis cinq ans, cet ancien joueur de l’EFA estime que c’est une « question d’habitude ». « Il y a de moins en moins de joueurs de football en Creuse (voir infographie), souligne-t-il. Le niveau de jeu est en baisse et lorsque l’on veut jouer à un bon niveau, les joueurs sont obligés de se déplacer. »

Cette saison, l’EFA comptait plus de 180 licenciés. Une année « exceptionnelle » selon le président, qui explique ces chiffres par l’engouement suscité par la Coupe du Monde remportée par l’équipe de France l’été dernier. « On tourne davantage aux alentours de 160 licenciés. Il y a dix ans encore, il y en avait 220… » Bien que le club soit très loin de la disparition, André Fialaire se montre un brin pessimiste. « On va faire notre maximum pour garder les joueurs, mais ça va être compliqué. De plus, les éducateurs pour accompagner les jeunes se font plus rares. »

Il est évident que la situation démographique et géographique de la commune d’Aubusson est un frein au développement de l’Entente depuis de nombreuses années. Pourtant, si le club continue d’évoluer au niveau régional, il le doit à ce groupe fidèle d’une vingtaine de joueurs prêts à concevoir de nombreux sacrifices. Jusqu’à quand ?

Jéraud Mouchet
Jéraud Mouchet

Journaliste. Formé à l’@ESJPRO . Passé par @sportlamontagne , @lamontagne et @larep_fr . Ginobili comme seule religion.


Cet article a été initialement publié sur le blog de l’ESJ Pro Montpellier.

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