« Il faut éviter d’avoir une vision condescendante et misérabiliste de la diagonale du vide »

« Diagonale du vide ». L’expression souffre de clichés mais elle est symptomatique d’une réalité, de la Haute-Marne aux Pyrénées, en passant par la Creuse. Le journaliste Maxime Gueugneau, accompagné par l’illustrateur Simon Bournel-Bosson, a traversé ce no man’s land, il y a deux ans, à bord de leur voiture. Un gigantesque terrain d’observation.

Entendez nous dans nos campagnes l’a contacté le temps d’une interview.

« N’écoutant que leur courage ». Le résumé de votre livre, En Diagonale, débute de cette façon. Faut-il avoir du courage pour arpenter la diagonale du vide ?

Maxime Gueugneau : Je ne sais pas s’il faut avoir du courage. Ici, il s’agissait pour nous d’une formulation de « cacou » (se dit à propos d’un jeune homme qui se donne des airs, qui fanfaronne NDLR). Tous ces discours sur la diagonale [du vide] sont atroces et ne veulent finalement rien dire pour nous puisque des personnes habitent cet espace. Nous avons donc voulu jouer sur cette image renvoyée par la diagonale et sur l’ironie de cette situation. On voulait se moquer de cette réalité.

Vous parlez « d’images ». Justement, êtes-vous partis avec des a priori sur cette « diagonale » ?

Simon (l’illustrateur NDLR) a vécu dans les alentours de Moulins, Montluçon et Nevers pendant son enfance. Et celle-ci a été heureuse donc lui n’avait pas ces clichés avant de partir.

Personnellement, en venant de Lyon, j’ai toujours entendu qu’il ne se passait rien dans ces territoires ruraux. Comme une vision pédante d’un mec qui vient de la ville. Mais j’ai essayé de me débarrasser le plus possible de mes clichés avant de prendre la route.

Généralement, la diagonale se traite comme un sujet froid, avec des chiffres etc. Vous, vous êtes dirigés vers une histoire plus humaine…

Notre démarche n’était pas du tout de chercher quelque-chose de scientifique. Nous n’avons pas cherché à en savoir trop sur le sujet, à avoir trop de chiffres en tête. Notre but, c’était de nous laisser porter, de boire des coups. Nous voulions vraiment raconter notre histoire, notre aventure par le biais de ces villages oubliés, loin des récits habituels.

Selon vous, peut-on alors parler de territoires ruraux dans cette diagonale du vide ?

Il faut savoir que nous nous sommes principalement intéressés aux villes moyennes et aux villages. Mais, en effet nous avons constaté qu’une partie de ces territoires sont ruraux. Sauf le nord-est de la France, où il y a encore une trace industrielle importante. Donc oui ces villes moyennes sont construites autour de paysages ruraux mais, par contre, nous ne sommes pas allés à la rencontre des ruraux directement.

Nous avons découvert des villes, des gens heureux qui sont bien dans cette diagonale. Ils essayent de proposer des nouvelles choses, de faire bouger leur territoire.

Maxime Gueugneau, journaliste

Ces territoires ruraux ont-ils des caractéristiques communes ? Une chose qui les unit dans « ce vide » ?

Oui et non. Ils ont tous des choses en commun comme cette impression d’appartenir à un espace oublié, mais surtout leur faible densité de population (cf carte en-dessous). Puis, ils se construisent pareil, avec des villages formés autour d’un paysage rural. C’est frappant.

Lourdes
Maxime Gueugneau et Simon Bournel-Bosson, à Lourdes. Les deux voyageurs ont traversé en quatre étapes la diagonale du vide sur une période de quinze jours. Une aventure réalisé à bord d’une simple voiture. Photo Maxime Gueugneau

Par contre, ils ont des histoires sociales différentes et plurielles. Chablis n’est pas similaire à Lourdes ou bien Guéret. Par exemple, nous avons remarqué qu’il y a plus d’argent à Chablis, grâce au commerce du vin qu’à Saint-Dizier. Pau n’est pas similaire à Lourdes en termes de population. Pourtant, ces villes et villages appartiennent tous à la diagonale.

Aux dernières élections européennes, ces territoires avec une forte concentration de Gilets jaune, dans leur grande majorité, ont massivement voté pour le Rassemblement National. Avez-vous observé cette tension ?

Effectivement, nous avons rencontré des types qui votent Rassemblement National. À Nevers par exemple, un patron de bar d’origine algérienne a confié, spontanément, voter « Front national » (le voyage s’est déroulé avant le changement de nom du parti NDLR). Il y a surtout des personnes en colère dans ces territoires. Mais je ne sais pas si c’est représentatif car nous avons croisé un panel peu élevé de personnes.

Finalement, qu’avez-vous retenu de cette traversée ?

C’est simple, nous avons passé de superbes moments dans des territoires qui ne font rêver personne. Nous avons découvert des villes, des gens heureux dans cette diagonale. Ils essayent de proposer des nouvelles choses, de faire bouger leur territoire. Puis des personnes qui se sentent coincées, comme un mal-être d’habiter dans ces lieux. Il faut éviter d’avoir une vision condescendante et misérabiliste de cet espace.

La digonale du vide c’est quoi ? : Hervé le Bras, directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) s’est attardé sur une définition simple de cet espace géographique. La diagonale du vide est cette bande du territoire qui s’étend en biais des Ardennes aux Pyrénées (en passant par la Creuse) où la population est peu dense et tend à diminuer
Densité de population en 2015 en France. Source Insee : densité de population en 2015
<strong><em>Jean-François Chesnay</em></strong>
Jean-François Chesnay

Journaliste alternant à @Montagne et @ESJPRO
– Passé par @RadioClab . Un peu d’Histoire, de musique, de sport et d’écologie

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