Le train ne siffle plus à la Souterraine (Creuse)

Depuis le 2 juin 2019, à la gare de la commune de quelque
5.300 habitants, les six agents de quai ont disparu. Une réorganisation liée à une refonte des réseaux ferroviaires entamée par la SNCF, qui symbolise l’abandon des petites et moyennes gares.

« Le train à destination de Limoges arrive en gare voie A. Attention à l’arrivée du train ». À la Souterraine, ce message ne résonne plus depuis le 2 juin dernier. Silence radio. La faute à l’automatisation de l’aiguillage des trains télécommandés (1) depuis Saint-Sulpice-Laurière (Haute-Vienne), à 25 kilomètres.

« C’est dangereux », souffle Patrice, agent d’entretien, poubelle en main. Malgré la disparition des messages sonores de la SNCF, intimant aux voyageurs de s’éloigner de la délimitation entre la voie et le quai, plus personne ne s’occupe de la sécurisation des voyageurs. Ou, si. Patrice a endossé ce rôle. Désormais, confie-t-il, en pointant du doigt la ligne jaune du quai, il se sent « obligé de faire la sécurité. On n’est pas à l’abri que quelqu’un se fasse happer par le train et se fasse embarquer jusqu’à Limoges. »

Aucune sécurité assurée sur le quai

Avant, ils étaient six agents de quai à assurer cette tâche de sécurisation des voyageurs et d’annonce de la cinquantaine de train qui traverse la gare. Même ceux qui ne font pas de halte. Six postes aujourd’hui supprimés. Toutefois, comme précise SNCF Réseaux : « Ils ont été déplacé sur Saint-Sulpice-Laurière. Le commandement se fait là-bas. Ces postes relocalisés sont une conséquence de la mise en place des nouvelles installations pour permettre une meilleure circulation du réseau. » Au détriment de la sécurité? « Non », selon la SNCF. « Des gares qui fonctionnent sans personnel, ça existe. La Souterraine n’est pas un cas unique. 

Aujourd’hui, hormis la valse des voyageurs, le hall perd petit à petit ses airs de gare. Jusqu’aux deux écrans d’affichage : seuls les trains de départ à quai sont inscrits et aucune arrivée n’est notifiée. Surréaliste.

Pour Marie-Jo, 82 ans, qui attend son petit-fils Corentin, c’est la loterie. 11h20. Des passagers descendent, sans la voix de la fameuse Simone Hérault (mais oui vous la connaissez, souvenez-vous…), ni d’un quelconque agent de quai. Bingo, c’est bien le train de la capitale, qui arrive voie A. « Je viens d’Arnac-la-Poste, en Haute-Vienne, cette gare est essentielle pour la population du coin. De-là, c’est le point le plus aisé pour rejoindre Paris », explique Marie-Jo.

Rideau sur le guichet

À ces problèmes, s’ajoute un guichet aux rideaux fermés. « Retour à 11h30 » voit-on inscrit. La raison ? Avec l’absence d’agents de quai, les personnes à mobilité réduite doivent solliciter le guichetier pour accéder au train. Yannick endosse alors une double-casquette. « En plus de conseiller les usagers et vendre des billets, je dois accompagner ces personnes », explique-t-il. Résultat : rideau sur le guichet. Impossible d’acheter un billet. La plage horaire d’ouverture du guichet a été diminuée, avec une fermeture à midi.

11h35. Michèle, 68 ans a eu de la chance. Elle doit se rendre en urgence à Limoges pour retrouver sa famille. Billet en main, la sexagénaire explique : « Heureusement que le guichet était ouvert, sinon j’aurais dû l’acheter dans le train. Mais ça, c’est une autre histoire. » Une majoration de 10%, pour un billet vendu normalement entre 10 € et 25 €. Peu importe pour Michèle, au risque de frauder.

Cette suppression progressive des guichets dans les petites gares est d’ailleurs intimement liée à la dématérialisation des billets SNCF. Pourtant, en l’espace d’une heure et demie, six personnes s’y sont présentées pour se procurer leur titre de transport. Certes, pouvoir acheter ce dernier sur internet est une petite révolution. Mais pas pour tous.

» Je ne peux pas acheter mon billet sur internet : je n’y comprends rien. Et si le contrôleur ne passe pas en voiture, je n’aurai rien, râle-t-elle. A l’arrivée à Limoges, si je n’ai pas de billet, c’est l’amende assurée. Alors que je n’y suis pour rien ! »

Michèle

Du côté de la SNCF, on assure que ce choix est réfléchi. Les usagers n’utiliseraient plus le service au guichet. En réalité, ces guichets coûteraient trop cher. Surtout en personnel. « Mais nous travaillons à trouver des solutions expérimentales pour révolutionner la vente de billets. » A savoir, des bureaux ambulants ou encore une expérimentation dans les bureaux de tabac, prévue dès l’été. Une convention avec les buralistes devrait être signée dans le mois, selon les informations du Parisien.

Mais ces petites suppressions progressives engendrent un sentiment de dépouillement de la part des habitants. Quitte à faire courir la rumeur d’une éventuelle fermeture de la gare. « Si cette gare est amenée à disparaître, comment voulez-vous qu’on puisse bouger de nos campagnes », se désole Michèle.

Et les inquiétudes sont légitimes. La gare de la Souterraine dessert plusieurs points névralgiques : Toulouse, Limoges, Paris, Cahors ou encore Vierzon. Pour les habitants de la Creuse, jusqu’à la Haute-Vienne, cette gare a quelque chose d’essentiel, elle représente l’ouverture de tout un département, déjà bien enclavé, sur le reste du territoire . Du côté de la SNCF, le discours est clair : « L’objectif n’est pas de déshabiller la gare. Vu les investissements qui ont été faits, la fermeture n’est pas dans les tuyaux. » Alors que Guillaume Pépy, le PDG de la SNCF annonce la construction « de la nouvelle SNCF qui verra le jour d’ici au 1er janvier 2020 », la question reste de savoir si cette révolution se fera avec ou sans les petites et moyennes lignes.

(1) Pour les amoureux de la technique : ce système s’appelle une Installation permanente de contre-sens (IPCS). Cette innovation permet aux trains de pouvoir contourner des voies en travaux, des trains en panne. Comprendre: une meilleure circulation et moins de retard… Hourra !

Chloé Tridera
Chloé Tridera

Journaliste formée à l’@esjpro sur les internets de @tendanceouest @lamanchelibre
@lccauchois passée par @lapressemanche
@lamontagne_fr @neon_mag @entendeznous


Cet article a été initialement publié sur le blog de l’ESJ Pro Montpellier.

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