« Les déclarations d’amour de Macron sur la ruralité c’est bien, les preuves c’est mieux »

Auditionné par la mission Ruralité lancée par le gouvernement, le géographe Gérard-François Dumont, professeur à la Sorbonne, dénonce la métropolisation de la France. Une “idéologie” qui minore voire nie l’innovation existante dans les territoires ruraux. Il regrette les contradictions de la politique menée par Emmanuel Macron mais aussi celles de ses prédécesseurs.

Comment se caractérisent les territoires ruraux ?

Ce sont des territoires de densité de population faible qui donnent l’impression à ses habitants qu’ils vivent dans une morphologie rurale. C’est-à-dire qu’à proximité d’eux, il y a des champs, des prés, des bois. C’est cette morphologie qui distingue le rural de l’urbain.

Mais il faut aussi des définitions précises. Or celles de l’Insee sont totalement à revoir, notamment le zonage en unités ou en aires urbaines qui ne correspondent pas du tout à la réalité de l’analyse des territoires. Ces outils donnent l’impression d’une décrépitude du monde rural qui ne pèserait plus que 22 % de la population. Et si on prend l’analyse en aires urbaines c’est moins de 5 % des Français qui vivrait en zone rurale.

Ces analyses de l’Insee ne vous satisfont pas ?

Non, car elles sont liées à l’utilisation de critères extrêmement contestables, dont je montre l’inanité depuis des années. L’Insee a fini par reconnaître qu’il surévaluait la population urbaine. Par ailleurs, l’office européen de statistiques Eurostat a mis en place une méthode pour distinguer monde rural et monde urbain. Pour la France, cela donne le résultat suivant : un gros tiers de la population vit dans les villes, un gros tiers vit dans le monde rural et un peu moins d’un tiers vit dans ce qu’Eurostat appelle les espaces de densité intermédiaire.

Que dénoncez-vous dans la métropolisation ?

La France s’est lancée dans un processus de métropolisation au début des années 1990, mais les lois de 2010, 2014 et 2017 (1) ont aggravé ce phénomène. Elles signifient davantage de financements pour les métropoles que pour les autres territoires, avec l’idée que ce sont les seules capables d’innovation.

Or l’innovation est possible partout, à condition que les territoires soient aménagés de manière équitable. Pour cela, il faut que l’État assure sa mission régalienne.

Le président de la République comprend-il les enjeux de la ruralité ?

Au moment de l’affaire des Gilets jaunes, le président Emmanuel Macron s’est rapproché de l’association des maires ruraux de France (AMRF). Celle-ci a proposé une loi “rurale” après toutes les lois “métropoles” mais le président a dit : “Non, mais je vous accorde la création d’une mission ruralité qui sera chargée de me déposer un rapport (il sera remis fin juin N.D.L.R)”.Au moment de son élection, on aurait pu penser qu’il ferait l’inventaire des lois votées sous M. Sarkozy et sous M. Hollande. Or, sa position jusqu’ici a été “on ne touche rien”. Et donc à chaque fois qu’il y a eu des propositions d’amélioration des lois territoriales, il a demandé à sa majorité de ne pas donner suite.

C’est étonnant, j’ai rencontré souvent des députés LREM qui étaient prêt à soutenir tel ou tel texte, mais ils recevaient des ordres contraires.

L’affaire des Gilets jaunes l’a un peu obligé à aller sur le terrain et je pense qu’il a une meilleure conscience aujourd’hui des réalités territoriales. Mais cela ne s’est toujours pas traduit dans les textes.

Comment Emmanuel Macron est-il perçu par le monde rural ?

Il y a une incompréhension mutuelle, mais cela ne vient pas tant de Macron que de ses prédécesseurs. Il suffit de reprendre tous les discours des ministres depuis dix ans, à l’Assemblée nationale, dans les colloques : le discours tenu est que ce monde rural n’est pas innovant et qu’il faudrait favoriser les métropoles parce qu’il n’y a que là qu’il y a de l’innovation ! Or, nous avons partout des territoires qui innovent en permanence, en matière culturelle, sociale, etc.

Après les Gilets jaunes, et les rencontres d’Emmanuel Macron avec les maires, on a entendu des déclarations d’amour du Président de la République aux territoires. Les déclarations d’amour c’est bien, les preuves d’amour c’est mieux. Pour le moment, les preuves d’amour on les a pas encore vues (rires). Mais il ne faut pas désespérer : on espère qu’elles finiront par arriver.

Faut-il un plan Marshall pour les territoires ruraux ?

Je n’aime pas cette formulation. L’avenir du monde rural réside davantage dans un discours disant “la France n’a pas de pétrole mais sa richesse c’est la diversité de ses territoires”. Il faut redonner le moral aux territoires pour qu’ils soient encore plus innovants qu’aujourd’hui.

Ce n’est pas un problème de plan Marshall, même s’il y a besoin de financements pour améliorer les infrastructures. Par exemple, le retard d’entretien sur les lignes Paris – Limoges ou Paris – Clermont-Ferrand est absolument anormal. Il engendre un certain nombre de retard. C’est de la responsabilité de l’Etat d’abandonner le tout-TGV qui a conduit à délaisser le réseau Intercités, pourtant d’une grande importance.

La très en vogue notion de « qualité de vie »: vraie force d’attraction pour la ruralité ou simple effet de mode?

Il y a une trentaine d’années, les populations se souciaient d’abord de l’emploi et du revenu lié. Aujourd’hui, la qualité de vie est privilégiée. C’est ce qui ressort de toutes les enquêtes, : un pourcentage très élevé de la population d’Ile-de-France, voulant quitter la région en raison de sa mauvaise qualité de vie.

Pour venir en Creuse par exemple ?

Je considère que la Creuse a énormément souffert de l’affaire GM&S (2). Les médias en ont parlé pendant des mois, et ont donné une image extrêmement négative de ce département. Mais les politiques y ont aussi participé.

Je regrette que le ministre de l’Economie Bruno Le Maire n’ait pas profité de son voyage en Creuse pour aller voir d’autres entreprises qui marchent bien.

Pour moi, GM&S c’est un cas particulier. Une entreprise qui a toujours été hors-sol. Ce qui marche en Creuse, ce sont les entreprises creusoises. Celles qui sont nées de l’entrepreneuriat et des volontés locales comme Carcidiag, la startup de biotechnologie basée à Guéret. Ou les ateliers de tapisserie Pinton, basé à Felletin près d’Aubusson.

  • (1) Loi du 16 décembre 2010 portant réforme des collectivités territoriales ; loi de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles (MAPTAM) du 27 janvier 2014 ; loi relative au statut de Paris et à l’aménagement métropolitain du 28 février 2017
  • (2) L’équipementier automobile basé à La Souterraine a subi un vaste plan social en 2017
  • (3) Fonds européen en faveur du développement rural
Propos recueillis par Daniel Lauret

Journaliste formé par @esjpro , passé par @lejdc_fr
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Cet article a été initialement publié sur le blog de l’ESJ Pro Montpellier.

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