Un épicier banalement extraordinaire : « Je chouchoute mes petites mamies »

Christophe, 49 ans, l’épicier de Dun-le-Palestel livre « ses petites mamies » tous les jeudis après-midi. Victime d’un burn-out il y a six ans, cet ancien commercial s’est reconverti en remède à la solitude des personnes âgées. Rencontre avec ce bon samaritain dont le quotidien rime avec simplicité.

Accoudé au comptoir de la brasserie du Commerce de Dun-le-Palestel, Christophe cause météo et petites choses de la vie. Derrière cet homme d’allure « banale », se cache l’âme charitable de cette commune de 1.300 habitants. Légèrement vouté sur le zinc, il jette des coups d’oeil réguliers à son téléphone, relié à la caméra de surveillance de sa petite échoppe. L’épicerie d’en face. Pratique pour les pauses quotidiennes avec Joelle, la patronne du bar.

Café en main, prompt à la discussion et pourtant un brin timide, il évoque sa famille, ses poules, son magasin. Le lendemain il ira, comme à l’ habitude, livrer les personnes âgées du village.

Du burn-out à la vie tranquille

Christophe n’a pas toujours été épicier. Loin de là. Ancien commercial dans le phytosanitaire au coeur du Sud-Ouest, il « brassait de la thune » sans goûter la vie. Victime d’un burn-out et d’une paralysie faciale, le médecin a dit « stop ». Il change de vie. « Je rêvais de devenir épicier, confie-t-il, de me concentrer sur les choses essentielles de la vie, de revenir au contact humain ». Le surmenage a tiré la sonnette d’alarme. Christophe rachète le petit Casino qui va fermer au coin de la rue. Changement total. Hospitalisé en février 2013, il accueille ses premiers clients début septembre. Six ans maintenant que Christophe cultive « le lien social du quartier ».

« Je gagnais pas mal d’argent mais je passais à côté de ma vie, je suis bien plus heureux aujourd’hui. »

Christophe

14 heures, le lendemain. Christophe s’est laissé convaincre d’être suivi dans sa tournée hebdomadaire. Boutique fermée, il s’apprête à arpenter la commune avec son chariot. « Quand on peut se passer de la voiture ! » Sur son 31, pull rose, col impeccable, il retrouve ses « petites mamies ». L’épicier a instauré ce service gratuit dès l’ouverture de sa boutique. Une évidence pour lui. « J’aime les gens »…

Quand il n'utilise pas son caddie, Christophe voyage dans la commune avec sa camionnette pour ses livraisons
Quand il n’utilise pas son caddie, Christophe voyage dans la commune avec sa camionnette pour ses livraisons.

« Le lien social du quartier »

14h30. Dans son chariot, il dépose cinq packs d’eau. Puis se lance. Christophe s’arrête quelques mètres plus loin devant chez Yasmine, une de ses clientes. « C’est notre épicier, le lien du village, sourit-elle. Autrefois c’était le facteur mais c’est devenu une entreprise commerciale. Christophe le fait gratuitement. Il nous amène aussi nos médicaments, notre journal. » Invité à partager un café, Christophe avoue : « J’aime buller le jeudi après-midi. Généralement, je fais mes livraisons après je m’occupe, je bricole, je fais la sieste. Vers 17 heures, j’attends ma fille à l’arrêt de bus pour la récupérer de l’école. » Une vie rêvée pour ce père de trois enfants.

L'épicier Creuse Dun-le-palestel
Christophe livre ses clients qu’il a lui même choisis tous les jeudis après-midis

L’épicier apporte le ticket de caisse aux clients. S’ils n’ont pas de monnaie, il accepte les ardoises. « Vous me paierez la prochaine fois, on n’est pas pressé », assure-t-il. Des pourboires, Christophe n’en veut pas. « C’est la moindre des choses de livrer les personnes qui ne peuvent pas se déplacer. »

15h30. Suivre ce personnage, c’est l’assurance de rencontres insolites. De salutations plurielles. À « Dun » tout le monde le connaît. Une vieille dame l’interpelle : « Christophe, ils m’ont enfin réparé mon téléphone ». Comme toujours, l’épicier écoute. Pour lui, cette qualité est l’essence de son métier.

Christophe livraison creuse
« C’est une personne très ouverte et très gentille », confie Christophe, ravi de livrer Marie-Yvonne, 89 ans

« La solitude est moins pesante »

16 heures. Deuxième étape chez Marie-Yvonne, 89 ans. Packs d’eau et fruits frais. « Coucou, c’est Christophe ! Je fais comme d’hab », lance-t-il en rentrant dans la maison, dont la propriétaire ne peut plus se déplacer. Elle l’invite à entrer. Comme s’ils se connaissaient depuis toujours, ils échangent et digressent sur la politique, l’actualité, les voyages et les petits-enfants. La discussion va bon train dans la cuisine. Pleine d’humour, Marie-Yvonne se permet une blague graveleuse.

Humble, Christophe n’est même pas conscient de son aura. De son rôle majeur. « Il a toujours le sourire, savoure la mamie, il essaye de faciliter les choses au maximum. La solitude est moins pesante grâce à la solidarité qu’il dégage dans le quartier ». « Je ne préfère pas que vous veniez (à la boutique, NDLR), c’est dangereux à votre âge », sermonne-t-il gentiment. Simplement.

« À ce rythme là, je n’aurai jamais fini ce soir, s’inquiète-t-il. Mais c’est le prix de la liberté, de faire ce qu’on veut, de prendre le temps d’apprécier ces petits moments. »

Christophe

Aujourd’hui, Christophe est épanoui. Il respire pleinement son « nouveau mode de vie », (presque) sans voiture, en famille. Il consomme moins, utilise les produits abimés de l’épicerie et a même créé un poulailler pour avoir des oeufs frais et recycler ses déchets. Et cette vie au service des autres. Comme une renaissance

Julia Castaing et Jean-François Chesnay

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