En campagne, les cinémas d’arts et d’essai souhaitent faire de leur indépendance une force

La crise du Covid-19 permettra-t-elle aux cinémas installés en zone rurale de prendre leur revanche sur les multiplexes ? À Douarnenez, comme Audierne, dans le Finistère, les deux structures demeurent l’un des rares relais culturels – si ce n’est les seuls – pour les habitants et ceux des communes alentours. 

Le retour au cinéma post-confinement, les Français l’attendaient. Les salles obscures, les sièges rouges, du rêve plein les yeux. Mais ces retrouvailles étaient incertaines. Au Club, à Douarnenez (Finistère), petit cinéma d’une salle, la mise en place des mesures sanitaires avant la réouverture, à la surprise générale, le 22 juin dernier, s’est anticipée plus facilement qu’escomptée. Pour ce petit cinéma, pas de loyer, ni même de charges. L’association gère, grâce à des subventions, la programmation, la diffusion des films et l’accueil du public.

Avec une salle seulement dans l’établissement, contre dix au Cinéville de Quimper,  – la « grande » ville la plus proche -, le Club peut envisager sereinement sa réouverture. Sans se soucier du nombre d’entrées.  « Sur une capacité de 200 places dans une salle, on peut désormais accueillir la moitié, on a aussi mis en place un guide de bonnes pratiques », énumère Claudette Leflamand, aux manettes du cinéma de trois employés et de l’association Toile d’Essai. 

Que proposer au public ? Pas des films sur des pandémies ou la fin du monde… bien sûr !

Claudette leflamand

Pourtant, au départ, les interrogations sont arrivées en cascade. Comment faire respecter les mesures sanitaires dans un lieu aussi confiné qu’une salle de cinéma ? Quels films seront à l’affiche une fois le confinement terminé, avec des productions et des tournages à l’arrêt ? Pourtant, seuls les multiplexes se sont posés ces questions. Les cinémas indépendants, « d’art et d’essai », moins.

Pour la gérante du Club, amoureuse du « vrai » cinéma, pas de panique concernant « l’après ». Son unique mission : trouver les films à programmer. Débordée par les papiers qui traînent dans un open space rafistolé, sa principale angoisse reste la même : « Que proposer au public ? Pas des films sur des pandémies ou la fin du monde… bien sûr…», plaisante-t-elle. Alors la réouverture permet au petit cinéma de faire ce qu’il sait faire de mieux : diffuser des classiques, peu importe leur date de sortie. Seul impératif : la qualité. « L’avantage de notre cinéma, c’est qu’on ne fonctionne pas uniquement avec les sorties nationales », explique Claudette Leflamand.  Ses habitués « n’attendent pas les blockbusters », ajoute-t-elle.

Petits cinémas versus multiplexes : la guerre des sorties

Ce confort d’une programmation hors des sentiers de l’industrie a plus souvent été une épine pour ces petits cinémas qu’un avantage. « Les distributeurs vendent les films en fonction du nombre d’entrées qu’ils estiment », explique Francine Lajournade-Bosc, consultante dans l’économie sociale et solidaire, spécialisée dans l’accompagnement d’associations culturelles en milieux ruraux. Sauf que les distributeurs (Pathé, Sony, Warner ou Disney) restent plus frileux pour vendre un film en sortie nationale aux structures avec un écran comme le Club de Douarnenez. Ce n’est pas assez rentable pour eux, puisqu’ils récupèrent une partie des recettes des ventes des places de cinémas. En 2019, cela représentait en France 42,4 % des recettes « guichet» soit 613,52 millions d’euros.

Cette dynamique de rendement bloque les petits cinémas et contribue à éloigner le public des structures de campagne :  «Si une famille ou des jeunes veulent voir un film la semaine où il sort, ils feront la route (*) pour se rendre au multiplex », ajoute Francine Lajournade-Bosc. En Bretagne, le cercle vicieux a été tel, qu’en près de 17 ans, les cinémas d’une salle en Bretagne ne représentent plus que 56 % du panel de structures, contre 70 % en 2003.

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Et si cette crise pouvait changer la façon de consommer le cinéma ? Et si les petits cinémas pouvaient prendre leur revanche sur les multiplexes ?

En zone rurale, comme dans les villes jouxtant Douarnenez, le lieu demeure « la seule structure culturelle pérenne », assure Claudette Leflamand. L’association Toile d’Essai s’occupe également du cinéma d’Audierne, à une vingtaine de kilomètres de Douarnenez : le Goyen. Après une « fermeture brutale » en 2015, l’association a repris la structure. Là-bas, le cinéma reste le seul endroit où l’échange culturel se construit. Cette relation de petit cinéma, de proximité, Claudette la cultive. « Pendant le confinement je recevais des messages : “ quand le cinéma rouvre ? Ça me manque ”, m’avait confié une mamie. On a un noyau dur », raconte-t-elle, le sourire aux lèvres. 

Le cinéma, un service public comme les autres ? 

Le lien social par le cinéma, Claudette Leflamand y tient. D’ailleurs, pour elle, le cinéma devrait être un service public : « Les théâtres appartiennent aux villes, pourquoi on ne se pose pas la question pour le cinéma ? »

Cette vision d’un cinéma vecteur de solidarité, de socialisation et de culture se tisse, mais reste entravée par le problème des distributeurs réticents, constate Francine Lajournade-Bosc : « Il faut que les pouvoirs publics mènent un travail sur ce point-là afin que les cinémas ruraux aient la possibilité de proposer les sorties nationales. » 

Même si la crise sanitaire menace de changer profondément les modes de consommation culturels, Claudette Leflamand et son Club, comme Francine Lajournade-Bosc  y voient une manière de repenser les modes de socialisation liés à la culture, et donc, au cinéma : « Pourquoi ne pas proposer une soirée au cinéma suivi d’une soupe, pour les personnes âgées, éloignées ou isolées. Qu’elles puissent partager quelque chose. Ce sont des projets qui peuvent être portés par une municipalité. »  Plus qu’une sortie culturelle, « le cinéma doit être un outil de cohésion sociale dans les milieux ruraux », estime Francine Lajournade-Bosc.

(*) A titre d’exemple : Audierne (Finistère) se trouve à environ de 40 kilomètres de Quimper.

<em>Marjorie Ansion et Chloé Tridera</em>
Marjorie Ansion et Chloé Tridera

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