En Bretagne, ils soufflent sur les Breizh de l’indépendance

Avec leur association Douar Ha Frankiz, Mathilde Glemarec et Alan Le Cloarec tentent de faire bouger les lignes pour l’indépendance de la Bretagne. Ce couple de Finistériens s’investit socialement et politiquement dans cette cause. Rencontre. 

Pour trouver le logement de Mathilde Glemarec et Alan Le Cloarec, perdu dans la campagne finistérienne, le GPS est quasiment indispensable. Dans l’allée, le chien Penn-Du nous accueille. Cela signifie Tête Noire en breton. « Degemer mat* », s’exclament Mathilde et Alan, la fenêtre de la voiture à peine ouverte. Le ton est donné.

À Cléden-Poher, ce couple de Bretons milite pour l’indépendance de leur région, ou du moins, pour son autonomie politique. Tous deux âgés de 28 ans, ils se sont récemment engagés dans cette cause, qui les anime depuis quelques années. Anciens membres du collectif indépendantiste Dispac’h, ils ont fondé avec quatre autres compères, l’association Douar Ha Frankiz en février 2020, avec l’ambition de se présenter aux élections régionales et départementales en 2021.

Dans le salon, à l’aménagement rudimentaire, des affiches indépendantistes bretonnes, évidemment, mais aussi basques et corses, de Fest’Noz (les fêtes traditionnelles bretonnes) ou encore de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, sont placardées sur les murs. 

« La Bretagne n’est pas à vendre »

Ils vivent depuis quelques mois dans cette petite commune finistérienne. Leur grand domaine d’un hectare, une ancienne ferme dont on imagine toujours les vestiges, leur a coûté 80.000 euros. Originaires des côtes au nord du département, ils n’ont pas pu investir dans leur lieu d’origine.

« La même chose nous aurait coûté 350.000 euros en bord de mer à cause du tourisme de masse et des maisons secondaires qui ont envahi la Bretagne. Ce phénomène pousse les jeunes à l’exil. La Bretagne n’est pas à vendre. » 

ALan le cloarec
Source : Comité régional du tourisme. Lien de l’enquête : https://fr.calameo.com/read/000001315096a84ac0384?page=1

Ces militants ont forgé leur conscience indépendantiste dès l’adolescence. « En arrivant à la fac, j’ai commencé à me documenter, à rencontrer d’autres personnes, relate Mathilde. Mais c’est surtout en partant plusieurs mois en Suisse pendant mes études que je me suis rendu compte à quel point je me sentais chez moi en Bretagne. J’ai eu un vrai choc culturel. » Ce sentiment d’appartenance ne l’a plus jamais quitté. A tel point que la jeune femme ne s’est plus absentée de sa région d’origine depuis.

Quant à Alan, couvreur de métier, cette révélation est arrivée un peu plus tôt dans sa vie. « Dès le lycée, la question de l’indépendance de la Bretagne a pris une place importante dans ma vie. » Grâce à ses fréquentations, il a développé ses convictions.

« Un génocide culturel »

Loin de récupérer un héritage familial, rien ne prédestinait le couple, et notamment Mathilde, à défendre cette culture bretonne. « J’ai été élevée dans une famille de fonctionnaires, explique-t-elle. L’indépendantisme a toujours été un sujet sensible avec mes parents et mes frères et soeurs. Elle n’y est plus opposée mais ma famille ne sera jamais à mes côtés pour militer. » Une génération moins concernée ? Les éléments de réponses sont ailleurs pour le jeune couple. « Nos parents n’ont pas pu être dans cette démarche, car pour la génération de nos grands-parents, être breton et parler breton a toujours été assimilé à un sentiment de honte. À l’école, ils se faisaient frapper dès qu’ils parlaient leur langue maternelle, car ce n’était pas dans le programme de l’Éducation nationale », s’accordent-ils. 

Ironie de l’histoire, Mathilde enseigne aujourd’hui le breton dans une école associative. « J’ai appris cette langue avant le décès de ma grand-mère, pour perpétuer un héritage familial et lui montrer que le breton n’était pas mort. » Aujourd’hui, Alan et Mathilde ne s’expriment qu’en breton. Ils cherchent parfois même leurs mots en français tant c’est devenu rare pour eux de s’exprimer dans la langue de Molière. Même Penn-Du, leur chien, ne comprend que le breton.

Café à la main, debout devant une affiche sur laquelle est inscrit « Breizh – Amerika, 500 ans de résistance », Alan va plus loin : « On peut parler de génocide culturel. La Bretagne, c’est près de 500 ans d’annexion française* ». Et Mathilde d’ajouter. « Il nous manque toute une mémoire de la Bretagne. Les personnages historiques ne sont pas, ou très peu connus. On les a découvert nous-mêmes en faisant des recherches, sinon on n’en entend jamais parler. »

Du cidre et des légumes du jardin : l’autonomie à la bretonne. Photo Julia Castaing.

Si pour le couple, la question de l’indépendance a toujours été présente dans l’esprit de quelques habitants, les voix qui la porte aujourd’hui sont plus nombreuses. Cette chape de plomb ne semble plus faire obstacle à cette nouvelle génération. L’époque où « les Bretons se censuraient » n’est plus. « On arrive peu à peu à se réapproprier cette appartenance », indique Alan, n’hésitant pas à faire une analogie entre son combat et ceux qui surviennent à travers l’Europe. « Les choses bougent. Les Catalans et les Écossais ont été appelés à voter quant à l’indépendance de leur pays. Le bloc est en train de se fissurer. Il y a une énergie très forte. »

Bien qu’ils militent dans ce sens, Mathilde et Alan ne se font pas d’illusions.

« Voir la Bretagne indépendante un jour serait utopique. Nous visons avant tout l’autonomie de la région dans les années futures. » *

Alan Le Cloarec

Et si pour le moment, ils ne veulent pas fusionner avec d’autres partis indépendantistes, c’est parce qu’ils se positionnent plutôt à gauche. « Mais pas celle du Parti Socialiste, insiste Alan. Plutôt l’extrême gauche. » Ils imaginent un changement profond du modèle économique. Et cette vision politique colle avec leur mode de vie minimaliste. Le jeune couple tend vers l’autonomie complète. Avec un grand potager, des poules, des toilettes sèches au fond du jardin et pas de réfrigérateur. Ils s’approvisionnent au jour le jour avec des produits locaux. 

« Une fois je suis allé en France pour les vacances »

Pendant la préparation du repas —  des pommes de terre du jardin au beurre de baratte déglacées au cidre — Alan, d’un naturel loquace, évoque un attachement de plus en plus perceptible des jeunes bretons à leur région, sensibles selon lui, à « l’appel du pays ». Un « pays » dont il ne franchit que rarement les frontières. « Une fois je suis allé en France pour les vacances. »

*: Degemer mat veut dire Bienvenue en breton
** : Alan fait référence au « traité du Verger » signé par le roi de France Charles VIII, et le duc de Bretagne, François II, le 19 août 1488. Avec ce texte, le roi de France met fin à la « Guerre folle » et un prend un gage conséquent sur la Bretagne, alors indépendante.
*** : Le 15 octobre 2012, David Cameron, alors premier ministre du Royaume-Uni, signe un accord permettant portant sur l’organisation d’un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse. Un peu plus de deux ans plus tard, les Ecossais rejetteront l’indépendance avec 55,3% des voix.
**** : Après lecture de l’article, Alan a tenu a précisé ses propos : « Beaucoup de nos adversaires disent que l’indépendance est impossible et nous voulons faire comprendre le contraire au peuple breton. Bien sur nous voyons l’autonomie comme une étape transitoire vers l’indépendance. »

Jéraud Mouchet
Jéraud Mouchet

Journaliste. Formé à l’@ESJPRO. Passé par @sportlamontagne, @lamontagne et @larep_fr. Ginobili comme seule religion. @EntendezNous

Julia Castaing
Julia Castaing

Journaliste au pays des chocolatines, @entendeznous, ex @lamontagne_fr @libe @lepharedere / formée à @esjpro / casse l’ambiance en soirée depuis 1995

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