Dans la vallée cévenole, la lutte solidaire des secrétaires de mairie face à l’isolement

Caty Entremont, secrétaire de mairie à Moissac-Vallée-Française

L’épisode cévenol qui a touché le sud-est de la Lozère en septembre a mis en lumière une autre fragilité que celle de la voirie : l’isolement des secrétaires de mairie. Chevilles ouvrières des petites communes rurales, elles tentent de faire front par solidarité. Mais l’épuisement guette.

Quelques jours après un épisode cévenol exceptionnel, le Gardon de Sainte-Croix, au sud-est du département de la Lozère, a presque retrouvé son cours normal, ce mercredi 23 septembre. Au rez-de-chaussée de la petite mairie de Moissac-Vallée-Française, la secrétaire Caty Entremont, tente d’avancer dans ses dossiers malgré des conditions dégradées.

Le coup de la panne (de réseaux), un classique dans la vallée française

« À Gabriac, j’ai internet mais pas le téléphone et ici, à Moissac-Vallée-Française, je n’ai rien », indique celle qui partage son temps de travail entre les deux communes. Et son problème de connexion n’est pas près de se résoudre. Car après avoir finalement réussi à joindre l’opérateur Orange, elle n’a pu obtenir un rendez-vous que dans… une semaine. Soit dix jours après l’épisode cévenol. Dix jours sans aucun réseau : un comble à quelques mois du déploiement de la 5G.

« C’est génial quand ça fonctionne, ironise-t-elle à propos d’internet. La comptabilité, la déclaration de catastrophe naturelle… tout est dématérialisé. Là, je ne peux pas le faire. J’imagine qu’il y a aussi plein de gens qui essaient de me joindre pour dire qu’ils ont des dégâts. » Pour pallier en partie le problème, elle utilise son téléphone « perso ». « Mais j’ai un forfait bloqué », précise-t-elle, tandis qu’on devine une moue de dépit derrière son masque.

Chez elle, au Pompidou, commune traversée par la Corniche des Cévennes, l’ancienne route royale de Nîmes à Saint-Flour, le constat n’est guère plus réjouissant : « On est tout le temps en panne de téléphone et d’internet. » Alors que le travail à distance s’est développé à vitesse grand V ces dernières semaines en France, dans l’administration ou les entreprises privées, Caty Entremont ajoute en riant : « Moi, je ne peux pas télétravailler ! »

Une fusion de communes comme solution à la charge de travail ?

Revenant à son travail de secrétaire de mairie, elle lance : « Je vous avoue, je rêve d’une fusion de communes ! La polyvalence, c’est ce qui fait notre force et notre faiblesse. En une journée, je vais passer du coq à l’âne. Ce qui est très difficile, c’est qu’il faut tout savoir. Par exemple, la facturation de l’eau, je le fais une fois par an. Alors que dans une grosse commune, c’est quelqu’un de spécialisé qui s’en occuperait. » Un autre exemple récent lui vient en tête. « Il y a eu une naissance sur la commune il y a deux mois environ. J’étais complètement désemparée parce que je ne savais pas du tout ce qu’il fallait faire. »

« La voirie, l’assainissement, les ressources humaines, le droit, l’état civil…on nous demande d’être calés sur tout, abonde Juliette (*), une homologue de Caty Entremont travaillant dans l’une des 19 communes que compte l’intercommunalité des Cévennes au Mont Lozère depuis 2017 (1). Sans compter l’accueil du public. Il n’y a pas un jour où on fait la même chose. » Noémie (*), une troisième secrétaire de mairie, estime que la charge de travail dépend aussi de « l’implication des élus ». « Certains prennent les choses en main, d’autres n’hésitent pas à déléguer à la secrétaire alors que ce n’est pas toujours son rôle. »

Parmi les pistes envisagées pour mieux faire face aux tâches du quotidien, Juliette verrait elle aussi d’un bon œil un regroupement de communes. « On sait que les services de l’État poussent aux fusions, estime-t-elle. Nous y sommes favorables, pour pouvoir partager les tâches, même s’il y a évidemment la crainte de perte de postes. » Noémie y voit pour sa part une évolution « primordiale pour l’intérêt général ». « D’un point de vue purement administratif, précise-t-elle, les secrétaires auraient plus de temps pour se former et se spécialiser dans un ou plusieurs domaines ».

Une solidarité indispensable

Si les secrétaires de mairie peuvent évidemment bénéficier de formations en interne, cela reste un casse-tête en fonction du lieu où celles-ci sont dispensées. « Dans le meilleur des cas, c’est Mende, assure Caty Entremont. Aller-retour, 2 h 30. Pour trois heures de formation, ça me fait hésiter. Parce que si je m’absente un jour, sur la semaine, il ne me reste plus qu’un jour (de présence, ndlr) à Gabriac. Et ça, certains administrés ne le comprennent pas. »

Il y a environ cinq ans, les secrétaires de mairie de l’intercommunalité avaient tenté d’organiser des temps de réunion pour des échanges de pratiques professionnelles. « On a réussi à le faire une fois ou deux », indique Juliette. Et c’est tout. « On est toutes le nez dans le guidon, on travaille dans l’urgence tout le temps », regrette-elle. Confrontées aux mêmes difficultés, elles jouent la carte de la solidarité.

« Heureusement, on communique énormément entre nous. On est à peu près toutes de la même génération. On peut compter les unes sur les autres s’il y a urgence, on se file les « docs », les infos… »

Caty Entremont

En quête de reconnaissance

La charge de travail ne concerne pas seulement les secrétaires de mairie. « C’est la même chose pour les agents techniques, affirme Juliette. Il leur est d’ailleurs demandé d’être tout aussi polyvalents que nous. » Et de s’alarmer de l’épuisement qui touche certains d’entre eux. « Je n’ai jamais eu autant d’arrêts de travail ! Et ça s’est aggravé avec le Covid. »

« On a quasiment un rôle de DGS (Directrice ou directeur général des services) sans avoir ni le salaire, ni la reconnaissance », juge-t-elle encore. Et la relation avec les élus demeure compliquée. « Nous, on est là pour cadrer, pour faire du rappel à la loi. Ils nous reprochent parfois de prendre leur place mais on est obligé de dire quand ça ne va pas ! » Noémie a pour sa part été témoin de conflits entre un maire et sa secrétaire. Pour elle, « cela vient souvent du fait que le maire ne sait plus où est son rôle et celui de la secrétaire ».

« L’État souhaite créer toujours plus de services mais il n’y a rien en face pour y arriver, il faut se contenter de ce qu’on a déjà financièrement, cingle Noémie. Les services publics pourraient être de meilleure qualité s’il y avait plus de moyens. »

Dans ce paysage quelque peu terne, tranchant avec ceux, somptueux, des contreforts de la vallée cévenole, Juliette trouve tout de même une satisfaction :

« Ici le public n’a pas accès à Pôle Emploi ou à la Caf. La mairie est centrale. Le public est donc très demandeur et très reconnaissant. »

(*) Le prénom a été modifié

(1) Cette communauté de communes est née de la fusion, le 1er janvier 2017, de la communauté de communes Des Cévennes au Mont Lozère (ancien périmètre), de la communauté de communes de la Cévenne des Hauts Gardons et de la communauté de communes de la Vallée Longue et du Calbertois en Cévennes. Son siège est fixé au Collet-de-Dèze.

Daniel Lauret
Daniel Lauret

Journaliste @montagne_creuse team @entendeznous formé par @esjpro, passé par @lejdc_fr, @lamontagne_fr et @sudouest. @om_officiel dans le sang

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