En Cévennes, Mika, gourou de son monde

Dans la Vallée Française en Cévennes, toute une communauté va et vient dans ce petit village en bois construit par Mika, en communion avec la nature. Immersion dans cet eldorado où règnent l’échange et l’accueil. 

« Mika arrive, il est là ! », s’exclament les quelques habitants de ce village en bois. Ils cessent toute activité et se précipitent vers lui. Accueilli comme le Messie, Mika est le fondateur de ce lieu alternatif perdu au milieu des Cévennes, baptisé le « Monde de Mika ». Il y a quinze ans, ce voyageur effréné a bâti sa cabane dans les arbres et en a fait un lieu de rencontre et de partage. 

Pour arriver jusque-là, au bord d’une route sinueuse, les boîtes aux lettres indiquent le signe d’une présence humaine au milieu de la canopée. Ensuite, il faut emprunter un chemin boueux le long d’une rivière, sur lequel traînent des dizaines de vélos, puis franchir un pont suspendu au-dessus d’un canyon et passer devant le xylophone en bois. Enfin apparaît ce mini village hors du temps, au milieu de nulle part. 

Une fois les retrouvailles et présentations faites, tout ce petit monde s’active pour améliorer, encore et toujours, ce lieu de vie collectif. Dans ce joyeux bordel, Vaea joue de la lyre pendant que Marco assemble du petit bois en fagots. Lise et Laurence préparent le repas avec les légumes du potager collectif. Issa et Gaël font des allers-retours de brouette pour transporter de la terre afin de construire un tipi avant la nuit. Tara et Chrystale se lavent dans la rivière. Marco prépare son chargement pour la déchetterie collaborative. Mika, ses sacs à peine déchargés, s’affaire déjà à installer des panneaux solaires. 

Une pause s’impose. Tout le monde se réunit sous la « tortue » — une pièce de vie tout en bois surnommée ainsi pour sa forme en dôme — afin de déguster le repas préparé avec des produits de la terre : une ratatouille, une poêlée de pommes de terre et du pesto d’ail des ours, plante sauvage très répandue dans les Cévennes. 

Gens de passage

Lise et Laurence sont ici car Mika a lancé un appel à ses connaissances pour l’aider à la création de nouvelles structures durant le mois de septembre, après les épisodes cévenols. La veille, Marco, qui vit dans la cabane de Mika depuis trois ans en échange de l’entretien et de la gestion des lieux, tombe sur deux paires de chaussures. Les deux propriétaires font la sieste dans les filets au-dessus de la cuisine. Ce sont douze lits suspendus pour les invités. « On avait croisé Mika il y a une dizaine d’années en Bretagne, on est venu filer un coup de main pour une semaine. » « Faîtes comme chez vous », a alors rétorqué le sexagénaire à la vie sauvage. 

Ici, pas de rendez-vous qui tiennent. « Ce que j’aime le plus, c’est que tout le monde peut passer quand il veut, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pas besoin de réserver ou d’appeler avant, insiste Mika qui a fait de la spontanéité et du hasard son crédo. Si on se croise, tant mieux, si on se loupe, c’est que ce n’était pas le bon moment. » Un beau résumé du mode de vie local. 

Si les profils des visiteurs sont tous très différents, une chose les rassemble : le goût pour la simplicité et la nature. Pour ces robinsons d’un jour ou de toujours, le « Monde de Mika » est soit un mode de vie, soit une solution pour s’échapper du quotidien.

Habituée à vivre dans des collectifs, Lise, nourrice dans l’agglomération lyonnaise prospecte pour trouver un lieu de vie. Si les « aléas de la vie » l’ont fait renouer avec un quotidien plus conventionnel, elle voudrait de nouveau se tourner vers « un mode de vie plus simple, maintenant que [ses] fils sont grands ». « Je me sens à ma place ici mais pour moi, les Cévennes sont un peu trop isolées, je ne pourrai pas être autonome sans le permis de conduire. »

Vaea, elle, est arrivée la veille avec ses deux enfants, Issa, 21 ans et Chrystale, 9 ans et son amie Tara, 7 ans. Elle aussi a répondu à la requête de Mika qu’elle avait déjà croisé lors d’un précédent séjour. Cette assistante de vie à mi-temps dans le Gard a besoin de couper avec son quotidien. « Ces moments me permettent de tenir, c’est une vraie soupape », assure cette mère de famille. Les enfants, eux, suivent une instruction en famille et s’adaptent très bien à ce mode de vie. Si Chrystale et Tara vivent dans des maisons avec tout le confort que cela apporte, elles ne semblent pas trop déboussolées. « Ici c’est mieux on peut se laver dans une rivière », souligne Tara. Et Chrystale d’ajouter : « Maman, à la maison on pourra casser la terrasse pour construire des cabanes ? ». 

Gaël, lui, est un ami de Damien. Il est venu prêter main forte. Damien vit dans une yourte sur son propre terrain à quelques centaines de mètres de là, derrière la rivière. Il est producteur de châtaignes et de kombucha (une boisson gazeuse fermentée obtenue à partir de plantes). 

Mika, un homme sans attache

Capturer une photo de Mika, c’est sportif. En plus de ne pas être très friand des objectifs, il court entre la cuisine, les bûches de bois à couper, les brouettes de terre à transporter, les panneaux solaires à installer avant la nuit. Le quadragénaire est au four et au moulin. « Il ne s’arrête jamais », plaisante d’un air fatigué Marie-Lo, sa maman. Avec sa longue chevelure blanche, son chapeau et son bâton de marche, cette septuagénaire accompagne son fils sur le camp de temps à autre.

« Il est toujours en train de bricoler. Ça a toujours été comme ça, avoue-t-elle. Ça lui vient de son grand-père garagiste qui lui a transmis ce goût de donner une deuxième vie à des objets. Quand il était petit, il disait qu’il voulait construire un village de cabanes, un habitat-racine. »

Marie-lo, mère de mika

Destiné à devenir paysagiste — il a suivi la très reconnue École nationale supérieure du paysage à Versailles — Mika a pris une toute autre voie. « C’est difficile à accepter en tant que parent de voir son fils s’orienter vers une vie différente, sans travail, concède sa mère. Aujourd’hui, je ne suis plus inquiète car il fait le bien autour de lui. »

Veuve depuis deux ans, Marie-Lo vit désormais seule dans la maison familiale au village médiéval de Solignac en Haute-Vienne. Autrefois, elle accueillait des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Aujourd’hui, le duo mère-fils voudrait en faire un second lieu de rencontre et de partage, à l’image du « Monde de Mika ». Ce dernier s’y réfugie régulièrement entre deux voyages, avec ses deux enfants Uyuni, 14 ans et Tsunamo, 10 ans. Globe-trotteurs depuis leur plus tendre enfance, ils font l’école à la maison et partagent leur vie entre la maison de leur grand-mère et les voyages avec leur père.

Toute la famille a pris les petites routes depuis Limoges pour rejoindre leur paradis cévenol. La veille, ils ont dormi dans une chapelle ouverte, trouvée par hasard à la nuit tombée. Faute de téléphone pour prévenir, toute la communauté les attendait la semaine précédente mais l’épisode cévenol du 19 septembre dans le Gard a décalé leur arrivée. Malgré sa méfiance envers les médias traditionnels, Mika s’informe. À sa façon. « J’ai vu la fameuse vidéo du camion dans le Gardon. Je suis un peu l’actualité sur ma tablette mais c’est tout, la sur-information m’angoisse. » « Il m’a enlevé la télé », confirme sa mère, qui avait l’habitude de regarder France Info « jusqu’à six heures par jour ».  

Un mode de vie qui fait sens face à l’actualité 

Si le « monde d’après » était dans toutes les bouches pendant le confinement, ce marginal n’a pas attendu la crise sanitaire pour y penser. « J’ai l’impression de m’entraîner depuis toujours à un changement. Je ne souhaite pas que cela arrive mais je pense qu’on va connaître un moment très chaotique. » Sans alarmisme, Mika ressent comme un sentiment de lucidité face au monde qui l’entoure.

« La société est de plus en plus cloisonnée, dans l’espace, dans le temps mais aussi entre générations. À l’école jusque dans les Ehpad, les gens sont classés par tranche d’âge. Ici, tout le monde se mélange, les enfants apprennent de leurs aînés par envie et non par devoir. »

Mika

Le confinement n’a strictement rien changé à la vie de Mika. Au contraire. Le quadragénaire développe : « Je ne pensais pas en arriver là. Au début c’était vraiment par jeu et par plaisir de tout faire soi-même à partir d’un lieu sauvage. Commencer une vie et créer quelque chose à partir de rien. Puis c’est devenu évident, ça a de plus en plus de sens face à l’actualité. Beaucoup de personnes pensent que mon mode de vie est subi, mais il est pleinement choisi. »

Julia Castaing
Julia Castaing

Journaliste au pays des chocolatines, team @entendeznous, ex @lamontagne_fr @libe @lepharedere / formée à @esjpro / casse l’ambiance en soirée depuis 1995

Laisser un commentaire