Cannabis à la ferme : enquête sur l’essor de la weed « made in campagne »

On les appelle les cannabiculteurs. Des ruraux, botanistes en herbe, qui ont décidé de faire pousser leur propre weed. Une manière de consommer un produit plus sain, plus respectueux de l’environnement. Et, parfois, de se faire un peu d’argent de poche. Enquête sur les dessous d’un agrobusiness florissant.

L’herbe est toujours plus verte ailleurs. Du moins, plus que dans les paysages d’asphalte des villes. De quoi attirer quelques stoners urbains qui sont allés, dès les années 1970, cultiver leur cannabis dans les campagnes françaises. Un produit bio, en circuit court, qui a toujours des adeptes. On appelle ça la culture guérilla dans le milieu. 

De nos jours, un certain nombre de sites internet enseignent les techniques à adopter afin de réaliser ces cultures sauvages. Et comment rester à l’abri des regards indiscrets, tout en maximisant le rendement. « Ça demande pas mal de travail, c’est risqué, mais ça se fait. Ça se fait énormément », confie Serge (*), botaniste amateur et ex-cultivateur de « weed faite maison ». 

Il faut dire qu’avec le développement de la vente de graines en ligne, le cannabis en auto-culture est aussi en vogue qu’illégal. Dans un rapport publié en 2019, l’Observatoire des drogues et des toxicomanies (OFDT) estime que 150.000 à 200.000 Français ont recours, fréquemment ou occasionnellement, à cette pratique.

Cannabis country club

L’essor du cannabis made in campagnes attire même des réseaux de trafic de drogue de grande ampleur. Selon l’OFDT et le Service central du renseignement, la cannabiculture en milieu rural devient une alternative à l’importation de cannabis du Maghreb ou des Pays-Bas. Mais pas de quoi transformer les champs en grenier à weed. Une étude publiée en 2006 dans la revue scientifique Alcoologie et addictologie tend à démontrer que la culture de marijuana reste cantonnée à de petites unités. « La dimension écologique et contre-culturelle » étant la principale motivation des cultivateurs, qui invoquent également « un sentiment de liberté et de curiosité ». 

Durant six ans, cette méthode a permis à Serge et quelques-uns de ses amis de consommer en totale autosuffisance. Pourtant, dans l’Allier, où réside le trentenaire, il n’est pas vraiment difficile de se fournir. « Ça consomme pas mal par ici », confirme Loïc Eyrignac, procureur de la République, à Montluçon. Le département fait même office de « base arrière » pour de gros trafic. 

« Il y a beaucoup de transit de stupéfiants à partir de la région. Notamment en direction du nord, de l’ouest, ou même de la Creuse. »

Loïc Eyrignac, procureur de la république à montluçon (Allier)

Pour Serge et ses camarades cultivateurs, se lancer dans l’auto-culture était autant un moyen de faire baisser la facture mensuelle d’herbes, que d’aller vers « un produit plus sain ».

« Ceux qui revendent sont dans une logique de rentabilité. La qualité, ça leur passe au-dessus de la tête. Parfois, même pour un consommateur averti comme moi, c’est trop, lâche-t-il. On peut tomber sur des variétés à plus de 15% de THC (molécule psychoactive contenue dans le cannabis, NDLR), c’est phénoménal. Sans parler du shit ; tu ne sais jamais avec quoi il peut être coupé. »

Le sud de la France, terre de chanvre

Dans le sud de la France, Paul quant à lui, commence juste à se mettre à la cultivation sauvage de cannabis. « On avait d’abord essayé avec quelques copains le temps d’un été », explique-t-il. Un premier essai  « pour se faire la main » qui avait permis au jeune homme de prendre connaissance des difficultés inhérentes à ce genre de pratiques. Depuis, Paul s’est perfectionné et profite de s’être installé dans un endroit encore plus perdu que le précédent pour relancer son activité de jardinage sauvage. Tout comme Serge, il commande des graines directement sur le net. « Ce sont généralement des graines bodybuildées. » Selon lui, elles permettent d’obtenir un rendement de culture multiplié par deux par rapport à des graines standard, soit environ 100 grammes de cannabis par pied planté.

Esthète de la consommation de cannabis, Paul s’est renseigné sur l’ensemble des techniques permettant d’optimiser à la fois la qualité et la quantité du produit fini. Il profite des températures méridionales de son département pour perfectionner ses cultures.

« C’est un peu le loto. Tu ne sais jamais comment ça va se passer »

La première difficulté, et non des moindres, est donc de trouver le bon spot pour faire pousser. Pour cela, un seul moyen : enfiler les bottes de randonnée et crapahuter dans des recoins toujours plus isolés de la campagne. « Il faut d’abord un point d’eau proche, une bonne hydrométrie, de l’humidité et que la plante puisse recevoir le soleil », confirme Paul. 

« Il fallait à chaque fois trouver un nouvel endroit pour planter. Un lieu loin des habitations, des domaines de chasse, des circuits de randonnée… », abonde Serge.

« Le cannabis est une mauvaise herbe, il pousse partout mais la composition du sol joue également. C’est un peu le loto. Tu ne sais jamais comment ça va se passer. On peut te couper l’herbe sous le pied. »

Paul, cultivateur de cannabis

S’il cultive d’abord pour sa consommation personnelle, Paul n’hésite pas, de temps en temps, à revendre sa production. Du moins, s’il estime que la qualité n’est pas au rendez vous.

La France, championne d’Europe de la fumette

Un business qui reste pourtant risqué. Surtout avec des forces de l’ordre qui veillent au grain. Si les saisies de plants ont drastiquement baissé après le pic de 2014 (158.592 pieds de cannabis saisis), l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (Octris) note que leur nombre se maintient à un niveau élevé (138.561 en 2018, contre 126.389 en 2017). Et puis « il peut arriver qu’on te ramasse ta récolte, sans forcément que ce soit les gendarmes », souligne l’ex-cultivateur.

Serge et ses copains éleveurs de chanvre sont toujours passés entre les mailles du filet. Le tout est d’être prudent. Et de cultiver la chance. « Franchement, quand tu te débrouilles bien, tes dix ou douze pieds de cannabis se fondent dans le décor… Sauf pour ce qui est de l’odeur. »

Un parfum tenace et particulier, facilement reconnaissable. Y compris des non-initiés. Des effluves qui sonnent généralement l’heure de la récolte. « Et ça, ça demande une putain de logistique. »

« On y allait au petit matin, à plusieurs. On prenait des précautions de braconniers : vérifier qu’on n’est pas suivis, que personne ne nous attend sur le site… Il fallait faire vite et toujours garder un œil sur les alentours pour éviter de se faire prendre au pire moment. Parce qu’avec les quantités qu’on ramenait, on avait vite fait de passer pour de vrais trafiquants. »

Serge, ancien cultivateur de cannabis

S’il est difficile d’estimer ce que pèse véritablement la culture en mode guérilla, Paul estime la part de cannabis produite de la sorte à 30% du marché national. Même son de cloche du côté de Serge, qui a fini par laisser tomber cette vie. Beaucoup trop de stress et d’angoisse « pour pas grand-chose finalement. Et puis on se fait vieux, on a envie de passer à autre chose, de moins fumer. » Enfin, pas tous. Avec cinq millions de fumeurs, la France reste de loin, la championne d’Europe de la fumette.

Texte : Sid Benahmed et Antoine Jézéquel

Photos d’illustration : Simon Dubos

Laisser un commentaire