Nostalgie et vécu commun : « Mèmes Décentralisés » raconte la vie de campagne avec humour et dérision

André et Gabriel sont les fondateurs du compte Mèmes Décentralisés sur les réseaux sociaux. Lancé en juin 2018, cette page humoristique recense plus de 260.000 followers, rien que sur Instagram. Au menu, humour et dérision, autour des codes de la ruralité et de la vie en campagne. André, Gabriel et de nombreux contributeurs, jouent des clivages entre Paris et les petites villes de province, mais aussi des clichés et des animosités régionales, avec une pointe de nostalgie. Rencontre.

Comment est née l’idée de Mèmes Decentralisés ?

André était à Paris, mais il n’a pas beaucoup aimé. Il est venu à Grenoble pour suivre sa copine de l’époque. On s’est rencontré un an après, lors d’un bénévolat de distribution de petits-déjeuners pour des sans domicile fixe. On a sympathisé, on est allé au bar et on a picolé. Gabriel avait rencontré un gars, Harald, qui avait créé une base de photos pour faire des mèmes, Neurchi template. Ils ont discuté d’un compte de mèmes intramuros sur la vie parisienne et se sont dit « go », on lance une alternative : Mèmes Decentralisés. Harald est parti assez rapidement et c’est là qu’André est arrivé.

Finalement, notre compte a plus marché que le compte parisien. À Paris, il n’y a que 12 millions de personnes, qui sont pour beaucoup de passage. C’est une ville d’opportunités, pas une ville où il fait bon vivre. Il y a peu de gens dans ce pays qui vont aimer être à Paris. À l’inverse, il y a 55 millions de Français qui vivent hors de la capitale. On trouvait qu’on ne parlait pas assez de nos charmants villages et de nos petites villes perdues. Les gens restent chauvins, même si c’est sous le coup de la moquerie. Ils sont toujours contents de voir leur ville affichée sur Internet.

Comment expliquez-vous, en quelques mots, le principe du mème à Corinne et Gérard qui découvrent Instagram ?

Un mème, c’est l’alliage d’un texte et d’une image qui n’ont pas de rapport entre eux. L’association des deux donne un rendu comique ou fait passer un message. Le plus bel exemple reste la photo de Laurent Blanc qui embrasse le crâne de Barthez. C’est une image connue de tous. Il suffit d’ajouter du texte comme : « Quand tu choisis ton melon au marché ».

Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale ?
Nous jouons beaucoup de la moquerie, de la rivalité entre les villes, les départements ou les régions. On parle de la culture populaire française, tout en jouant avec les grands symboles, les références campagnardes. C’est du fan service. Les gens apprécient de voir qu’on se moque aussi de la ville ou de la région concurrente. Cela crée une communauté et des délires communs entre les gens qui nous suivent. Comme pour le vin de Savoie, qu’on fait passer pour de la piquette. On aurait tout aussi bien pu faire la même avec le vin d’Alsace ou d’une autre région.

Vous surfez sur les stéréotypes ruraux, en établissant une certaine forme de dualité entre la ville et les campagnes. Pour vous, le clivage est-il réel ou surjoué ? 

Le clivage est réel. J’ai toujours grandi en campagne où tout le monde crache sur la ville. À l’inverse, en ville, ils crachent sur les provinciaux. Ce sont des comportements, des rivalités qui sont ancrés. Il y a une fracture sociale. C’est un mélange de jalousie selon l’âge que tu as. Un gamin préfère grandir à la campagne, mais un ado de la campagne préférera plutôt être en ville. Un citadin de 40 ans voudra quant à lui partir s’installer à la campagne. L’herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin. Nous jouons de ça. Par exemple, l’histoire du coq Maurice avec les Parisiens qui se plaignent ou, à l’inverse, les Bretons qui crèvent les pneus des Parisiens. Il y a une forme d’incompréhension entre ces mondes.

Sous le prisme de l’humour, vous réagissez régulièrement à l’actualité, récemment au papier des Echos sur les Parisiens ayant choisi de venir s’installer en province. Vous abordez également des sujets importants (de société) comme le mal-être des agriculteurs, l’urbanisation des campagnes etc. Quelle actualité vous a marqué ces derniers jours ? 
Le contexte du coronavirus, la campagne de vaccinations pour commencer. Qui est le plus lent entre l’arrivée de la fibre, le papi qui va au marché ou la vaccination ? Le papier des Echos est aussi assez incroyable. Une des personnes interviewée juge que l’offre culturelle à Lyon n’est pas assez conséquente. Si tu penses vraiment ça, tu t’imagines le reste de la France ? Le coq Maurice était pas mal aussi comme actu ou les Tchétchènes à Dijon. On s’est aussi bien régalé des incidents au Capitole ou de la rave-party à Rennes. On utilise beaucoup Twitter pour s’informer. Ça nous permet d’avoir un temps d’avance sur les autres réseaux sociaux.

Un journal allemand a qualifié la France « d’absurdistant » en parlant de la gestion de la crise sanitaire. La France est-elle un pays d’absurde et cet absurde vous donne-t-il du grain à moudre pour vos mèmes ?

Il y a effectivement beaucoup d’absurde en France. Il y a une forme de fracture sociale dont la crise des Gilets jaunes est une des conséquences. Les institutions sont à Paris ou dans les grandes villes. Les gens de la campagne se sentent ignorés. L’absurdité vient de la centralisation. On ne sait même plus qui est décisionnaire entre l’Etat, les régions, les départements, les villes. Cela donne un manque de réactivité et des décisions prises loin des réalités du terrain. Tu te retrouves à ne plus savoir qui dirige quoi. Chacun se renvoie la balle. On voulait faire une fausse candidature pour les présidentielles avec comme proposition de localiser les lieux de pouvoir dans des lieux qui riment comme l’Assemblée Nationale à Épinal ou Bercy à Nancy. Ça, c’est absurde, mais drôle. 

Est-ce que rigoler de tout ce qui fait la campagne, ses codes, c’est aussi une manière pour vous de les ancrer, les sauvegarder et retranscrire une forme d’identité rurale ? 

C’est davantage de la nostalgie que nous mettons en avant. Nous avons un public qui a plus ou moins le même âge que nous et qui a dû partir dans les grandes villes pour trouver du travail. On joue avec ces choses qui ont marqué notre enfance, ces espèces de marqueurs temporels qui parlent à beaucoup de monde. Un campagnard qui se respecte ne ferme pas la porte de chez lui à clef par exemple. Ça, un gars de la ville ne le comprend pas. Ou le fait de se retrouver coincé derrière un tracteur sur un chemin de campagne. L’expérience de la vie à la campagne, ou du moins hors des grandes villes, crée un vécu commun.

Que pensez-vous de l’afflux de citadins dans les campagnes pendant le confinement ? 

Avant, les gens quittaient la campagne par obligation. Aujourd’hui, des citadins font le chemin inverse, mais cela s’apparente davantage à un choix de vie. Ils viennent fonder une famille, changer de mode de vie, en souhaitant être plus autosuffisants. On se moque beaucoup d’eux mais ils sont pour la plupart dans un bon esprit. Les citadins ne sont pas mal venus s’ils s’habituent aux pratiques de la campagne. Peut être que c’est ce qui va faire que les campagnes vont renaître et que cela fera vivre les commerces. Ceux qui vont quitter la ville avec bon esprit s’en sortiront, ceux qui seront en manque de rooftop ne tiendront pas un an.

Jean-Pierre Pernault incarne le visage de la ruralité à l’écran. Comment vivez-vous son départ du 13H de TF1 ?

Ça nous a fait mal au cœur. Son hommage était beau. J’adorais visiter avec lui les marchés, les petits villages, c’était un peu mon professeur d’histoire. Les infos, je m’en fous, mais j’adorais son 13 heures. ( André)

Allez-vous militer pour qu’il soit remplacé par Jean Lassalle ? 

Ce serait énorme, mais on ne comprendrait rien. Il arriverait bourré. Ou alors, il faudrait qu’on suive bourré mais ca ferait tôt…

Personne ne vous a encore offert de C15 ?

Personne. On reçoit pas mal de messages pour des ventes de C15 pas chères, mais nous voulions que Citroën puisse nous en trouver une. Les marques de voitures sont vieux jeu, pas fun. On voulait juste l’offrir à quelqu’un de la communauté. C’était comme débloquer un succès dans les jeux vidéos.

Propos recueillis par Antoine Jézéquel

Photo d’illustration par Simon Dubos

Laisser un commentaire