À Mafate, le ballet des hélicos

Le cirque de Mafate, sur l’île de La Réunion est accessible uniquement à pied. Quelques centaines d’habitants y vivent, coupés du monde. À plusieurs heures de marche des villes, de nombreux Mafatais sont ravitaillés par hélicoptère, afin de contribuer au désenclavement du cirque.

Dès six heures du matin, les quelque 700 âmes du cirque de Mafate sont réveillées par les allers et venues des hélicoptères, virevoltant au-dessus de leurs têtes. Chaque matin, les hélicos offrent un spectacle aérien. Ils permettent de ravitailler les habitants, gîteurs, restaurateurs et épiciers. Dès le début d’après-midi, les nuages qui s’engouffrent dans le cirque ne permettent plus aux machines de voler. 

En plein milieu de l’île Bourbon, coupé du monde, sans aucune route, Mafate n’est accessible que par la force des jambes. Paradis des randonneurs, le cirque accueille chaque année 500.000 touristes, qui empruntent les plus de cinquante kilomètres de sentiers, rigoureusement entretenus par l’Office national des forêts (ONF). À seulement quelques minutes des cocotiers et des plages, le contraste est aussi puissant en arrivant à Mafate qu’en faisant douze heures de vol. « Tu es Réunionnais ou Mafatais ? », résume assez bien un habitant.

C’est quoi au juste, Mafate ? Mafate est l’un des trois grands cirques de l’île de La Réunion. Comme les deux autres, Cilaos et Salazie, Mafate s’est formé par l’effondrement, il y a trois millions d’années, de poches magmatiques du Piton des Neiges — le volcan fondateur de l’île de la Réunion — et d’une importante érosion. Répartis dans dix îlets, des petits villages, les quelque 700 habitants ont un mode de vie très rural qui leur est propre. Au XVIIIe siècle, ce lieu coupé du monde et très escarpé était le repère des esclaves qui avaient fui leurs champs de canne à sucre.

« Si tu n’es pas Mafatais, tu ne peux pas piloter ici »

Le ravitaillement en denrées alimentaires, la distribution du courrier par La Poste, le secours en montagne et l’évacuation des ordures se font par hélicoptère. Le célèbre facteur de Mafate, Ivrin Pausé, aujourd’hui décédé, a notamment fait sa réputation dans le monde en parcourant plus de 250.000 km à pied, soit six fois le tour de la Terre. 

Très onéreux (trente euros la minute), l’hélicoptère n’est utilisé qu’en cas d’extrême nécessité. Les Mafatais ont donc une organisation bien rodée, planifiée sur le long terme. Éloïse, mère de famille et propriétaire d’un gîte à Grand Place les Hauts, commande une commission à Mafate Hélicoptères, la compagnie qui assure 90% des ravitaillements, tous les deux à trois mois. Ce mardi 8 décembre, Éloïse est descendue au Port faire ses courses pendant trois jours avec son fils et son beau-fils. Ils ont passé deux nuits chez sa fille, une des rares à avoir quitté Mafate pour « s’installer en ville ».

Quatre sociétés se partagent les ravitaillements à Mafate. Deux, basées en ville, sont avant tout touristiques et deux autres se consacrent exclusivement au cirque. Si Mafate Hélicoptères avait le monopole sur place, la société Mafate Services a fait son apparition l’année dernière. 

Avant de partir chercher le paquetage d’Éloïse pour 11 heures, Joël, le pilote et Stéphane, le « helpeur » préparent l’engin. À la base de La Nouvelle, ils font le plein de kérosène, préparent le filet d’héliportage, les sangles, surveillent de près la météo, qui change à une vitesse impressionnante. Très différent des balades touristiques, les vols à Mafate ne sont pas une promenade de santé. La machine vole à toute allure, jusqu’à 300 km/h, et s’incline presque à la verticale pour se frayer un passage entre les cols. En moins de cinq minutes, le temps de prendre conscience du décor qui nous entoure, l’hélicoptère atteint sa destination, Deux Bras. 

À l’atterrissage — aussi sportif que le vol — Éloïse et sa famille arrivent en 4×4. La compagnie Mafate Taxi assure les transferts sur les douze kilomètres entre le village de la Rivière des galets et Deux Bras, pour les randonneurs comme pour les locaux. Le taxi étant moins cher que l’hélicoptère, cette course leur permet d’économiser quelques kilomètres de vol. Éloïse doit s’organiser pour faire coïncider les courses de taxi et les vols en hélicoptère. Au total, l’acheminement lui coûte 670 euros. « C’est une grosse somme mais ça fait partie de notre vie à Mafate, c’est comme ça », concède-t-elle. 

Le plus souvent, le travail de levage consiste à transporter des denrées alimentaires ou des matériaux de construction. « Le plus dangereux, c’est la taule », assure Stéphane. C’est justement ce que Éloïse souhaite faire livrer chez elle. Un travail minutieux et très technique pour le duo. La charge maximale pour ce type d’appareil est de 900 kg. Mais plus il fait chaud, moins l’appareil est performant. Ce jour-là, le thermomètre avoisine les trente degrés. L’altitude et la proximité avec le soleil donnent un ressenti encore plus élevé. Le binôme prévoit quatre rotations pour acheminer tout le matériel. Plusieurs dizaines de kilos de riz, des sacs de ciment, des boissons à servir à ses clients, plusieurs bidons de lessive, des planches en bois et de la taule. Ensuite, Joël revient chercher son “helpeur” et toute la famille pour les déposer chez eux. Pendant près de deux heures, la famille aide Stéphane à répartir les poids pour le transport. 

Si les trajets sont généralement réservés, il arrive aussi que Joël et Stéphane aient à gérer des urgences. Ce jour-là, le duo reçoit un appel en plein vol. Un homme réclame une course pour monter au col des Bœufs. Il doit débourser 145 euros pour trois minutes de vol, mais c’était le moyen le plus rapide pour rejoindre sa femme en train d’accoucher au Port, à 27 kilomètres à vol d’oiseau mais près de deux heures de route. 

Pendant l’héliportage, Joël repart seul. Il ne doit y avoir personne d’autre à bord que le pilote. Celui-ci n’a aucune vision sur ce qu’il fait. S’il dispose d’une fenêtre au sol de l’appareil pour avoir une vision sur sa charge, il a quand même besoin d’un assistant de vol. C’est ici que le travail de Stéphane prend toute son importance. Au sol, il l’assiste et le guide dans cette manœuvre compliquée et assure sa sécurité. Les deux hommes doivent avoir une grande confiance l’un envers l’autre et être coordonnés au maximum. « Les vols touristiques n’ont rien à voir avec les vols à Mafate, où on travaille très proche des falaises, assure Stéphane. Tu peux être un excellent pilote, mais si tu n’es pas Mafatais, tu ne peux pas piloter ici. »

Chaque jour, Joël, habitant de Marla, doit se rendre à la base de Mafate Hélicoptères à La Nouvelle. Chaque jour, il marche douze kilomètres pour aller et rentrer du travail, soit près de trois heures. Exceptionnellement, il lui arrive de dormir à La Nouvelle où la société dispose d’une « Caz des pilotes » lorsque leurs horaires ne leur permettent pas de rentrer chez eux.

Le désenclavement de Mafate attribué à un seul homme

Si tout cela paraît compliqué pour un non-initié, le transport des Mafatais s’est largement développé au fil des années. grâce à un homme. André Begue. Icône locale du désenclavement du cirque, il est le fondateur de Mafate Hélicoptères en 2002, un service de transport d’un Mafatais pour les Mafatais. « André a rendu l’hélicoptère accessible, assure Stéphane, son neveu et helpeur. Avant, seulement quelques habitants pouvaient se le permettre. Il y avait beaucoup moins de disponibilités, il fallait appeler jusqu’à deux mois à l’avance pour avoir une course, c’était un casse-tête. »

André Bègue a perdu la vie dans un crash d’hélicoptère, sa pierre tombale est située au col des Bœufs,
l’accès principal pour se rendre à La Nouvelle. 

Joël, le frère d’André Bègue a repris le flambeau familial après son accident. « Mon frère m’a transmis sa passion pour l’hélicoptère, assure-t-il. À sa mort, j’ai passé mon diplôme de pilote pour lui rendre hommage et perpétuer ce qu’il avait commencé à faire pour les Mafatais. C’est grâce à lui si Mafate se développe aujourd’hui. »

Un mode de vie unique 

Éloïse est Mafataise, comme la plupart des locaux. Tous sont Mafatais depuis plusieurs générations, ou par alliance. Ils vivent en quasi-autonomie. La plupart possèdent leurs propres élevages de poules, d’oies, de canards, de cochons… Ils disposent d’un potager, d’arbres fruitiers. Les Mafatais consomment très peu de produits transformés. Ils font acheminer des tonnes de riz et de grains, la base de leur alimentation. Pour dépanner, des petites épiceries, où les produits sont assez chers, sont présentes dans chaque îlet (voir encadré).

Certains habitants n’ont pas les moyens de se payer des services de ravitaillement. « Il faut parfois économiser pendant des mois », soulève Nathalie, gérante du gîte Yvon Gravina à La Nouvelle. La solidarité est alors très forte à Mafate : « On essaye de mutualiser les déplacements avec nos familles ou nos voisins, s’ils ont besoin de quelque chose, on n’hésite pas à leur rendre service, et inversement », ajoute-t-elle.

Comme de nombreux Mafatais, le tourisme pédestre étant la seule source de revenus, Éloïse a créé son gîte touristique au milieu de cette nature démesurée pour pouvoir vivre et employer sa famille. « Tous les Mafatais sont soit gîteurs, travaillent pour l’ONF ou vivent du RSA. »

Le premier à avoir créé un gîte et une épicerie, il y a près de quarante ans, c’est « Ton Sylvain ». « J’ai commencé la “boutik” en vendant cinq litres de rhum, puis j’ai eu de plus en plus de produits jusqu’à devenir une épicerie », se souvient-il. Avant d’être gîteur, Sylvain allait vendre ses légumes sur le marché du Port. Il partait à quatre heures du matin à pied et revenait le soir après sa journée de travail. Et, à 81 ans, l’un des doyens de La Nouvelle affiche encore une agilité étonnante. Quand les sites de randonnée affichent de 2h30 à 3 heures pour monter les 6,2 km et 524 m de dénivelé jusqu’au col des Bœufs, lui grimpe en claquettes…en 1h30.

Sylvain passe ses journées entre son domicile et le restaurant du gîte qu’il a créé, dont son fils est désormais propriétaire.

Un bâton de marche en guise de canne à la main, Sylvain confie, dans un créole presque incompréhensible pour un « Zoreille* » : « Je ne suis jamais monté en hélicoptère, je continuerai de faire mes courses jusqu’à ce que je ne puisse plus ». « Il fallait avoir du courage », traduit Dominique, un Mafatais admiratif. Si l’octogénaire est réfractaire à l’hélicoptère, il préfère tout de même le Mafate d’aujourd’hui : « C’est beaucoup plus simple pour les jeunes, c’était très difficile avant ». 

Aux dernières lueurs du jour, les randonneurs, en s’étirant, échangent leurs expériences de la journée, lessivés par les dénivelés et les longues heures de marche. Les locaux, eux, traînent à l’épicerie du coin pour partager une Dodo, la bière locale. Mais sans jamais se mélanger. Le contraste entre les promeneurs suréquipés et les Mafatais, habillés d’un short, t-shirt et de sandales, est saisissant. 

Julia Castaing
Julia Castaing

Journaliste au pays des chocolatines / team @entendeznous, ex @lamontagne_fr @libe @lepharedere / formée à @esjpro / casse l’ambiance en soirée depuis 1995 🌻

* Zoreille : c’est le surnom donné aux métropolitains de La Réunion. Il existe deux théories quant à l’origine de cette appellation : l’une serait qu’ils doivent tendre l’oreille pour comprendre ce que disent les Réunionnais et l’autre serait que leurs oreilles rougissent au soleil. 

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